GUIGUE Armand [GUIGUE Étienne, Armand]
- Renaud Poulain-Argiolas
- 29 déc. 2023
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Dernière mise à jour : 11 janv.
Né le 31 décembre 1908 à Arles (Bouches-du-Rhône), mort le 18 juin 2009 à Port-de-Bouc (Bouches-du-Rhône) ; docker puis maçon ; militant communiste de Port-de-Bouc ; secrétaire de la section du PCF et du comité du Front populaire ; syndicaliste CGT, secrétaire de l’Union locale de Port-de-Bouc, secrétaire du Syndicat des Métaux de Port-de-Bouc ; conseiller municipal de Port-de-Bouc (1947-1977) ; résistant du Front national de lutte pour la libération et des Francs-Tireurs et Partisans français (FTPF) ; chef politique de section militaire au camp d’internement de Saint-Sulpice-la-Pointe (Tarn) ; déporté à Buchenwald (Allemagne), chef de groupe dans la Brigade française d’action libératrice du camp.

Étienne Guigue – appelé par son deuxième prénom Armand – était le fils d’un couple d’Arlésiens : Véran Guigue, qui fut cultivateur, professeur dans une école anarchiste, riveur et camionneur, et Agnès Bayol, fille de cheminot, qui accoucha de six enfants. Il vit le jour à leur domicile situé 10 rue Balechou à Arles. C’était le deuxième des quatre enfants du foyer qui arrivèrent à l’âge adulte. Avant lui, Marthe était son aînée de deux ans. Après lui venaient César, son cadet de deux ans, puis Marie, née sept ans plus tard. Leur père, militant anarcho-syndicaliste, fut le secrétaire du syndicat CGT des Chantiers et Ateliers de Provence (CAP) de Port-de-Bouc après la Première guerre mondiale.
Armand Guigue fut docker et ouvrier aux CAP. Secrétaire de l’Union locale CGT à partir de janvier 1937, il était de plus le secrétaire de la section du Parti communiste et celui du comité du Front populaire de la commune. Le 26 mars 1937, il publiait au nom de ce dernier un compte-rendu de séance dans Rouge-Midi. Le comité, réuni le 19 mars dans la salle de la mairie port-de-boucaine, avait adressé un appel au gouvernement afin que soient punis les responsables de la mort des mineurs de Tunisie et ceux de la mort des ouvriers antifascistes présents à Clichy à la manifestation de masse contre le Parti social français (ex-Croix-de-Feu). Il réclamait la dissolution des « ligues factieuses », la « mise hors d’état de nuire immédiate » de leurs chefs (François de La Rocque, Jacques Doriot, Henri Dorgères…), l’épuration des cadres de la police et de l’administration des membres des mêmes ligues. Une intervention du gouvernement auprès des directions d’usines de produits chimiques était sollicitée pour faire cesser les renvois massifs d’ouvriers étrangers, dont la majorité travaillait depuis longtemps dans cette branche d’acivité (« des renvois injustifiés et qui risquent de causer de graves torts à nos organisations syndicales et au gouvernement de Front populaire »). Le même article dénonçait le comportement d’un marchand de primeurs de Port-de-bouc qui faisait payer ses marchandises au prix fort : l’intervention des autorités locales était attendue. Il mentionnait l’organisation de la journée de solidarité pour l’aide aux enfants de l’Espagne républicaine (prévue le 4 avril) et la participation du comité à la manifestation du 1er mai (à débattre avec les Unions locales des syndicats).
Guigue concourut à la grève générale du 30 novembre 1938, lancée par la CGT contre la remise en cause de la semaine de 40h, conquête majeure du Front populaire. Visé par la répression menée par le gouvernement et le patronat contre les syndicalistes, il fut mis à la porte des CAP, au moment où plus de huit cent mille travailleurs étaient licenciés dans le pays. En août 1940, contacté par Étienne Blanc, il rejoignit le Parti communiste clandestin. Il participa à la constitution d’un groupe, réalisa et distribua des tracts, diffusa les mots d’ordre et la presse clandestine. Le 13 novembre 1940, comme la police de Vichy faisait la chasse aux communistes, une série de 11 perquisitions fut réalisée à Port-de-Bouc à l’initiative du commissaire spécial Trouette. Cela déboucha sur trois arrestations – celles de Véran Guigue, d’Armand Guigue et d’Albert Boiteau – la saisie d'une ronéo, d'une machine à écrire et de tracts et journaux, dont l'Humanité clandestine. Armand Guigue fut appréhendé au port sur son lieu de travail. Son frère César Guigue allait rejoindre la résistance communiste quelques mois plus tard.
Armand Guigue fut transféré vers des lieux de détention successifs jusqu’à la fin de la guerre. Dans chacun de ces lieux il contribua à l’organisation de groupes de résistance. D’abord incarcéré à la prison militaire du Haut Fort Saint-Nicolas (Marseille) de novembre 1940 à juillet 1941, le tribunal militaire de la XVe région du Bas Fort Saint-Nicolas le condamna le 21 juillet à trois ans de prison et 12 000 F d’amende. D’août à décembre 1941 il était à la prison Saint-Pierre (Marseille). De janvier 1942 à août 1943, il prit part à des actions à la centrale de Nîmes (Gard), avant d’être affecté à la maison d’arrêt de Nîmes pendant trois mois. Interné au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe (Tarn), il s’investit là aussi dans l’organisation : chef politique de section militaire et responsable de groupe des baraques 4, 6 et 7, il y resta huit mois. Durant l’année 1943, il fut contacté par Pierre Doize pour rejoindre le Front national de lutte pour la libération.
Le 30 juillet 1944, Armand Guigue était à bord du convoi I. 252 qui partit de la gare Raynald de Toulouse à destination de Buchenwald. Les autorités allemandes, qui voulaient échapper à la progression des troupes alliées, firent ainsi évacuer plusieurs centres d’internement de la région, dont celui de Saint-Sulpice-la-Pointe. On ajouta aux détenus du camp des réfugiés espagnols, des familles juives, des résistants raflés en Haute-Savoie et des FTP des Bouches-du-Rhône. D’autres communistes de Port-de-Bouc, tels que Louis Barsotti, Marius Desvoy et Lucien Giorgetti, étaient du même convoi. D’après une note du Secours catholique international datée du 18 décembre 1944, après avoir quitté Toulouse, le train passa par Sète, Montpellier, Nîmes, Avignon, Orange, Valence, Chalon-sur-Saône, Dijon, Chaumont, Lunéville et Weimar. Les hommes adultes furent ensuite transportés jusqu’au camp de concentration.
L’administration de Buchenwald enregistra le 6 août l’arrivée du prisonnier politique Étienne Guigue sous le matricule 69318. L’inventaire de ses possessions mentionnait un veston, un pantalon, une chemise, une paire de chaussures, une paire de sandales, un portefeuille et un stylo plume. Après la période de quarantaine au Petit camp réservée aux nouveaux arrivants, on l’assigna au Block 14 dans le Grand camp, tout comme Louis Barsotti. Armand Guigue ne fut affecté qu’à des Kommandos intérieurs. Il était responsable de trois groupes politiques dans l’aile B de son Block. En tant que chef de groupe au sein du comité d’action militaire pour la libération du camp, il eut douze hommes à ses ordres d’août 1944 à avril 1945. Le 11 avril, il était actif dans la lutte armée pour la libération de Buchenwald, facilitée par l’avancée des Alliés. L’arrivée des troupes du général Patton le même jour, sonna pour lui le départ d’une longue route pour revenir à Port-de-Bouc et à la vie. Il regagna la France le 29 avril en camion militaire, puis en train depuis un centre de rapatriement.
En décembre 1947, Armand Guigue fut cité par la IXe région militaire de Marseille : « Résistant de la première heure, n’a cessé de lutter contre l’occupant avec une ardeur intarissable. Arrêté et déporté en Allemagne, a supporté ses souffrances avec un courage et une foi patriotique exemplaires. » En août de l’année suivante, il fut homologué Résistance intérieure française (RIF) en tant que membre du Front national de lutte pour la libération. Célibataire, il était domicilié à la même adresse que son frère César et leur père Véran : HBM N°6 (aujourd’hui "13 Habitat") dans le quartier Tassy.
Dans son dossier d’homologation il mentionna les noms de militants qu’il avait fréquentés dans la clandestinité : Charles Scarpelli, Étienne Blanc, Louis Gazagnaire, Antoine Kristos, Jean Longinotti, Jean-Marie Comiti (il pourrait s’agir de Jean Comiti), Médard Deleuil, Jean Belino, Louis Vallauri, Pierre Doize, Marcel Paul, Georges Martin et Boris Taslitzky. Il citait les noms de camarades morts en déportation, Henri Seillon, ou fusillés comme Jean Chauvet et Henri Auzias.
![Étude de projet de construction d'immeubles par le conseil municipal, 1947. De gauche à droite :René Rieubon, Gabriel Laforest, Anna Santoru, Armand Guigue, François Caparros, Charles Mongrand et Clément Mille [photo extraite de 1939-1945 : Mémoires pour demain]](https://static.wixstatic.com/media/080998_682212e1855b405f9669f85d6b52107a~mv2.jpg/v1/fill/w_980,h_417,al_c,q_85,usm_0.66_1.00_0.01,enc_avif,quality_auto/080998_682212e1855b405f9669f85d6b52107a~mv2.jpg)
Travailleur du bâtiment, Armand Guigue devint secrétaire permanent de l’Union locale CGT, mais aussi conseiller municipal de 1947 à 1977 dans l’équipe de René Rieubon. En novembre 1950, un article de Victor Porte, secrétaire fédéral du Secours populaire français des Bouches-du-Rhône, le nommait dans un article publié dans La Défense (journal de l’organisation) qui dressait un état des lieux de la répression féroce qui frappait militants du PCF et de la CGT. Rappelant le contexte de lutte contre la guerre d’Indochine et pour de meilleures conditions de vie, l’auteur citait les exemples de Guigue, poursuivi pour avoir soutenu la grève des CAP en tant que secrétaire du Syndicat des Métaux de Port-de-Bouc, de Marcel Andreani et Victor Gagnaire, secrétaires du syndicat des dockers de Marseille, de Paul Argiolas, conseiller municipal de Port-de-Bouc, et de Joseph Soos, ancien résistant, arrêté par la police à son domicile un mois plus tôt. Il était également question des "10 de La Bocca", jugés pour s’être battus contre les forces de l’ordre en voulant bloquer un convoi d’armes destiné à l’Indochine, et de milliers de dockers marseillais, privés de travail depuis qu’on leur avait refusé leur carte d’entrée portuaire pour leur opposition à la guerre coloniale. Dans toutes ces affaires le Secours populaire proposait les services de ses avocats aux militants incriminés.
Armand Guigue fut décoré de la Croix de guerre 1939-1945. Bien longtemps après la guerre, il continua à rappeler avec constance l’entraide et la solidarité qui régnaient à Buchenwald malgré l’horreur. Il soutenait que la seule façon de survivre à ses yeux était de ne jamais baisser les bras et de s’encourager mutuellement sans céder à la haine. Intervenant dans les écoles, il y témoigna de son expérience de déporté, désireux de transmettre aux nouvelles générations ses idéaux de paix et de fraternité aux côtés d’Albert Domenech. Dans les récits qui l’évoquent, on le décrit comme un homme humble, souriant, infatigable optimiste au regard d’enfant, jusqu’à la fête organisée pour son centième anniversaire, à l’occasion de laquelle il chanta encore Le Chant des partisans, entouré de sa famille et de ses amis.
Il fut enterré au cimetière communal de Port-de-Bouc aux côtés de sa sœur Marthe. Cette dernière fut comme lui membre du Parti communiste. Tout comme leur frère César Guigue, qui participa à la Résistance et fut homologué RIF pour son appartenance au Front national, et leur sœur Marie, qui était secrétaire de l’Union des Femmes françaises à Port-de-Bouc dans les années 1950.
C’est pour honorer la mémoire d’un homme qui avait marqué l’histoire de Port-de-Bouc que le maire Patricia Fernandez-Pédinielli inaugura une rue à son nom en octobre 2016 dans le nouveau quartier des Résidences de la Paix. Les trois autres rues du quartier étaient baptisées aux noms de camarades résistants d’Armand Guigue : Joseph Brando, François Caparros et Albert Domenech.
Sources : Arch. mun. Port-de-Bouc. — SHD, Vincennes GR 16 P 277227. — Archives de l’Association Française Buchenwald Dora et Kommandos. — Archives Arolsen. — Liste du convoi "BDS Paris" arrivé le 6 août 1944 à Buchenwald. — Bulletin trimestriel n°20 de l’Amicale des Déportés Résistants Patriotes et Familles de Disparus de Buchenwald-Dora et Commandos dépendants, juillet-septembre 1954. — Rouge-Midi, 26 mars 1937, p. 4. — La Défense, 10 novembre 1950. — Le Serment n°323, bulletin bimestriel de l’Association Buchenwald-Dora et Kommandos, janvier-février 2009 (p. 14). — « Armand Guigue, citoyen d’honneur de sa ville », La Marseillaise, 3 janvier 2009. — « La CGT et la répression antisyndicale (août 1939-décembre 1940) : Entre légalisme et apprentissage de la clandestinité » de Morgan Poggioli, in Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2016/2 (N° 130), pp. 149-162 (en ligne sur cairn.info). — « Port-de-Bouc, les rues de l’histoire », 13 octobre 2016, Maritima Info (en ligne). — 1939-1945 : Mémoires pour demain (journal de l'exposition), ville de Port-de-Bouc (Journées du patrimoine 2015) [photographie]. — Jean Domenichino, Une ville en chantiers : La reconstruction navale à Port-de-Bouc, 1900-1966, Edisud, 1989 (pp. 144, 174, 184). — Jo Ros et le collectif Mémoire-Pentagone, Port-de-Bouc : Pentagone, mon quartier au cœur, Alan Sutton, 2003, p. 59 [photographie]. — Livre-Mémorial, Fondation pour la Mémoire de la Déportation. — Propos recueillis auprès de Fernande Ruiz (août 2024). — Avis de décès. — Cimetière de Port-de-Bouc.
1ere version pour Le Maitron : 5 septembre 2022.
2e version : 29 décembre 2023.
3e version : 1er janvier 2026.
4e version : 11 janvier 2026.






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