ZENENSKI Joseph, dit ZENENSKI-THAON. Pseudonyme dans la clandestinité : FRANGER.
- Renaud Poulain-Argiolas
- 30 mai
- 11 min de lecture
Dernière mise à jour : 6 juin
Né le 13 juin 1890 à Saint-Quentin (Aisne), mort le 13 avril 1983 à Vernet-les-Bains (Pyrénées-Orientales) ; représentant de commerce, entrepreneur et directeur de salles de cinéma à Nice (Alpes-Maritimes) ; réalisateur, militant du Front populaire par l’image ; proche des communistes à partir de 1936, militant de l’Union socialiste républicaine (USR) en 1937 ; membre du syndicat d’initiative de Nice.

Joseph Zenenski vit le jour au n°57 de la rue de la Fère à Saint-Quentin, au domicile de ses parents. Ceux-ci étaient un couple de juifs aisés : Nathan Zenenski, qui fut successivement colporteur, casquettier, chapelier et représentant de commerce, et Mélanie Bravski, ouvrière en casquette puis commerçante. Ils étaient nés à Suwałki, dans le Royaume de Pologne, qui était sous tutelle russe. Sa mère avait eu neuf enfants (sept garçons et deux filles) qui presque tous fabriquèrent ou vendirent des casquettes. Joseph était le cinquième de sa fratrie. Il fut naturalisé français le 25 octobre 1909 avec six de ses frères et sœurs par déclaration devant le juge de Paix du IVe arrondissement. Les Zenenski habitaient à cette époque au n°1 bis de la rue du Figuier. Les parents devinrent français le mois suivant.
Casquettier en 1911, il accomplit son service militaire dans le 26e régiment d’artillerie en garnison au Mans (Sarthe). Sa fiche de matricule le décrit ainsi : cheveux blonds, yeux marron, front moyen, nez rectiligne, visage ovale, taille d’1 mètre 68. De 2e canonnier conducteur, il fut nommé 2e canonnier servant à partir de janvier 1912. Passé 1er canonnier servant en septembre 1913, on le bascula dans la réserve en octobre 1913 et lui accorda un certificat de bonne conduite. Le 3 août 1914, dans le contexte de la mobilisation générale, il fut rappelé à son régiment. Celui-ci, devant surveiller la Grande Seille entre Lorraine française et Lorraine annexée, perdit en deux mois plus d’un quart de ses hommes. En 1915, il participa à l’offensive d’Artois, en septembre de la même année à celle de Champagne et encore aux combats meurtriers de Verdun, où 20 officiers et 800 soldats et sous-officiers périrent en quatre jours. En juillet 1916, Zenenski passa au 31e régiment d’artillerie, puis fin janvier 1917 au 2e régiment d’artillerie de montagne. En octobre il était engagé dans le 115e régiment d’artillerie lourde, mais il ne fut pas démobilisé après l’armistice du 11 novembre 1918. L’autorité militaire mentionne qu’il fut affecté en "Orient" jusqu’en mars 1919, où son régiment occupa le sud de la Russie (Tiraspol et Odessa) face à l’Armée rouge. En juin, on le plaça en sursis en qualité de voyageur de commerce avant de le mettre en congé illimité au mois d’août.
En 1920, Joseph Zenenski était représentant de commerce et domicilié à Nice au 13 rue Masséna. Il épousa le 15 juillet Adrienne Thaon, fille d’un négociant niçois fortuné. Une voie portait d’ailleurs le nom d’un des ancêtres paternels de son épouse : la rue Thaon de Revel. De leur union naîtront deux filles : Madeleine en 1921 et Irène en 1926. Le couple changea d’adresse à plusieurs reprises à mesure que la famille s’agrandissait : 41 boulevard de l’impératrice de Russie en mai 1922, 4 boulevard Carnot en 1930.

En automne 1928, Zenenski – dit Zenenski-Thaon selon les sources – fut le promoteur de la construction de l’ensemble immobilier du Palais de l’esplanade par la « Société coopérative de l’esplanade ». Les plans avaient été dressés par Honoré Aubert, architecte prolifique et créateur d’un style "art déco niçois". Le chantier, situé au croisement de la rue de la République/place Risso et de la rue Thaon de Revel/boulevard Pierre Sola, était destiné à accueillir des populations modestes ainsi qu’une salle de projections. L’Esplanade Cinéma, qui donnait sur la place Risso, pouvait recevoir 1100 places, réparties entre un orchestre, un balcon, quelques loges et un bar. Un Hôtel de l’esplanade existera pendant un temps sur plusieurs étages.
L’inauguration eut lieu en septembre 1930. Dans un article annonçant « Un événement place Risso » dans Le Petit Niçois, l’artiste « Jan » croquait dans un dessin « ceux qui ont collaboré à l'édification du cinéma de L'esplanade » : les entrepreneurs et responsables qui avaient réalisé ce projet. On y apprend que le second de Joseph Zenenski était Henri Zenenski, le fils de son frère aîné Elias. Le site internet de la Région Sud PACA détaille avec minutie cette construction élégante, joyau architectural à l’intérieur moderne et confortable : « L'immeuble enduit, en forme de "U" irrégulier (…), présente deux pans-coupés surmontés de dômes en ardoise. Il possède en élévation un rez-de-chaussée avec boutiques, cinq étages carrés et un étage de comble largement éclairé. (…) La décoration, de style art déco, alterne lignes géométriques (cannelures, soleil stylisé des cartouches à la naissance des dômes) et frises florales (accès au cinéma, corniche sous l'étage de comble...). Escaliers tournant, ouvrant sur de très étroites courettes d'aération. Ascenseurs. (…) Appartements constitués d'une cuisine, d'un WC, d'un débarras et de une, deux ou plus rarement trois pièces. La présence de persiennes à certaines fenêtres ainsi que la modestie relative des portes d'entrée sont les seuls traits marquant la destination vers des classes sociales moins aisées. En effet, l'immeuble reprend par ailleurs les grandes caractéristiques des édifices de villégiature : oriels, dômes, décoration stuquée... Il constituait un repaire visuel dans l'urbanisme de la place qui donnait alors sur le fleuve Paillon. »
Joseph Zenenski fut candidat aux législatives de mai 1932 dans la 3e circonscription de Nice. Un journal, L'Électeur, organe de défense du commerce, du travail et de la paix, fut publié pour le 1er tour du 1er mai pour soutenir sa candidature. D’après Lyon républicain, il se réclamait « de quelques principes du parti radical » . Il y avait dix concurrents en lice, dont plusieurs de la même sensibilité politique. Ainsi le député sortant Humbert Ricolfi, ancien vice-président de la Chambre des députés, fut battu par l’avocat Paul Deudon, qui appartenait lui aussi à la tendance des républicains modérés.

En septembre 1932, Zenenski était propriétaire du cinéma L’Alhambra (ancien Tivoly Cinéma), situé dans le quartier historique de l’îlot Saint-François, au coeur du Vieux Nice. La municipalité l’autorisa à en modifier la façade et l’intérieur. Honoré Aubert était encore à la manœuvre. Il supprima deux des trois voûtes sur croisée d’ogives de l’ancienne église et des embellissements de la période baroque. Le lieu, rebaptisé Le Capitole Cinéma, avait une capacité de 1000 places.
Aux élections législatives d’avril-mai 1936, Zenenski ne se présenta pas. Cette fois, il soutint Virgile Barel, candidat du PCF, qu’il contribua à faire gagner. En mai, il participait aux assises du Tourisme du Front populaire dans la Cave de Falicon. L’appel avait été lancé par la presse quotidienne et les députés communistes Barel et Henri Pourtalet, à destination des organisations techniques et groupements professionnels qui s’intéressaient au développement et à la renaissance du tourisme sur la Côte d’Azur. L’événement connut un vif succès. Le journal communiste Le Cri des travailleurs des Alpes-Maritimes (abréviation : Le Cri) en publia un compte-rendu sous la plume d’Auguste Mas, secrétaire de la commission touristique du Rassemblement populaire. Devant le nombre trop élevé de délégués venus pour l’assemblée, nombre d’entre eux, qui ne pouvaient pénétrer dans la Cave, durent s’installer dans les escaliers et les embrasures. Barel, qui ouvrait la séance, donna le ton de la revendication novatrice portée par les communistes : « Le tourisme doit se développer au bénéfice de tous et non d’une minorité. » Plus concrètement, les travailleurs devaient pouvoir profiter des bienfaits du climat de la Côte d’Azur, du département, de la région et du pays. L’orateur constatait que les décrets-lois du gouvernement de Paul Reynaud faisaient grandir la misère.
Les interventions de Virgile Corbani et de Zenenski furent elles aussi remarquées. Ce dernier était présenté comme membre du syndicat d’initiative de Nice. Il déposa deux motions dans l’assemblée. D’abord en réclamant la nomination d’une commission exécutive dotée des pleins pouvoirs pour rendre effectifs les liens entre syndicat d’initiative, comité des fêtes et commission municipale de publicité. Il déplorait un manque de dynamisme de ces institutions, leur étroitesse de vue et un désintérêt qui s’était installé dans le peuple envers les fêtes communales. Il demanda également le vote d’un crédit de 50 millions de francs pour la propagande par les actualités du cinéma. « Une actualité présentée par « Paramount » touche 70 millions de personnes », déclarait-il, ce qui suscita l’intérêt de l’auditoire.
Dans l’assemblée deux conceptions du tourisme s’opposèrent. D’un côté, celle de Me Santiaggi (président de la Fédération des Essi de Tourisme de la Côte d’Azur et de la Corse), qui désirait prioriser l’attraction de capitaux étrangers et que « la masse profite un peu » du tourisme. Pour les communistes, en revanche, le tourisme n’était « pas seulement une affaire ». C’était « encore et surtout un moyen de permettre aux Français les plus humbles de connaître enfin leur propre pays tout comme les favoris du sort. » Auguste Mas posa sur le papier une formule puissamment imagée : « La France est une grande famille qui ne se connaît pas ».
Jean Laurenti, président de l’Union départementale des Paysans travailleurs, se singularisa en défendant les plantes et les arbres. Il évoquait les paysans comme des « peintres magnifiques de nos coteaux ». Henri Pourtalet, bien applaudi, évoqua la nécessité de réorganiser les marché des fleurs, essentiels dans le département, et d’intéresser les touristes aux fêtes locales : « Innover et non plus suivre, changer le sens des fêtes (quand le peuple n’y participe pas, ce n’est pas une fête). »
Virgile Barel conclut en revenant sur le fil rouge de leur action : le tourisme de masse. Des contacts avaient été établis avec « l’organisation prolétaire de Tourisme et Excursions à Moscou » et devaient être noués dans d’autres pays. Regrettant l’absence de représentants des municipalités, le député fit adopter la nomination d’une commission touristique du Rassemblement populaire. Tous ceux qui s’étaient exprimés en feraient partie. À l’exception des débats des commissions, les débats des rapports présentés devraient être publics. Des moyens devaient être mis en œuvre pour que les citoyens puissent suivre l’action de la Commission touristique du Rassemblement populaire.
En février 1937, Le Cri annonça l’ouverture prochaine par Joseph Zenenski d’un nouveau lieu : le cinéma Gambetta (ancien Cocorico), rue Dabray, « au niveau du passage à niveau » précisait le journal. Les 21 et 22 avril, Zenenski fit filmer les obsèques monumentales du militant communiste niçois Espaltero Rossi, assassiné à Cannes par l’extrême-droite. L’édition du 24 avril annonçait que le film serait projeté au Capitole peu de temps après. Il arrivait que le patron de cinéma passât derrière la caméra pour mener une activité de réalisateur. Était-ce régulier ou seulement occasionnel ? Il réalisa notamment un film de propagande publicitaire sur Nice, « L’Éternel printemps », mis en musique par le compositeur Ivan Devriès et diffusé en 1933. L’œuvre fut projetée lors de rassemblements politiques, comme le montre son utilisation fin février 1937 dans un « meeting politico-touristique » animé par Virgile Barel à Bruay-la-Buissière devant 1000 mineurs du Pas-de-Calais. Ici l’idée était explicitement de favoriser le tourisme populaire dans les Alpes-Maritimes en y attirant des travailleurs du nord.
Le 12 juin 1937, Zenenski était mentionné dans la rubrique « Le Cri du soldat » pour le « beau geste » qu’il avait eu lors de la visite du président de la République quelques jours plus tôt. Il avait distribué des bouteilles de vin aux soldats du 157° Régiment d'artillerie à pied alors qu’ils avaient tenu un piquet d’honneur sur la Moyenne-Corniche. Le 9 octobre de la même année, Le Capitole accueillit un grand meeting de chômeurs organisé par l’Union départementale CGT, qui rassembla plus de 2000 personnes sous la présidence de Lazare Grinda, secrétaire adjoint de l’UD. Bruno Fontanesi, secrétaire de l’Union locale de Nice, qui représentait le comité d’organisation, présenta la situation et les revendications des chômeurs. D’après Le Cri, plusieurs candidats aux élections cantonales étaient présents : Jean Leca au nom de la SFIO, Albert Robini pour le PCF et Joseph Zenenski pour l’URS (Union socialiste républicaine), parti formé en 1935 pour rassembler les socialistes modérés. Les trois candidats approuvèrent le programme des chômeurs.
Le 25 août 1939, il fut appelé au 405e RADCA (régiment d'artillerie de défense contre avions) par la mobilisation générale, qui fut pour lui de courte durée : on le renvoyait dans ses foyers le 29 octobre. Il divorça en septembre 1940. Du fait de sa judéité, il se vit retirer ses cinémas par le gouvernement de Vichy. Un arrêté du 2 décembre 1941 nommait un certain Paul Borel – domicilié au 8 rue de Dijon à Nice – comme « administrateur provisoire des cessions de parties d’immeubles appartenant « à Zenenski, 2 rue Pierre Sola à Nice, et Mme Thaon Rosalie, 74 boulevard Monthoron. » Le 28 février 1942, un nouvel arrêté reconduisait ledit Borel dans ses fonctions. Il était signé par Xavier Vallat, commissaire général aux questions juives, qui dirigea le second statut des Juifs en juin 1941, leur recensement et la loi du 22 juillet 1941 qui organisait l’appropriation et la liquidation de leurs biens par le régime. Plusieurs membres de la famille mourront à Auschwitz : Elias Zenenski, l’aîné de la fratrie, sa femme Sarah et leur fille Lylianne âgée de 17 ans, ainsi qu’Adèle Zenenski, la deuxième de leur fratrie, épouse Bichowski, et son mari Nathan. Zenenski fut actif dans la Résistance sous le pseudonyme de « Franger ».
Après la guerre, il ne renonça pas à sa passion pour le cinéma. Il s’était installé dans les Pyrénées-Orientales, où il succéda apparemment à son neveu à la direction d’un établissement. Henri Zenenski en avait été écarté par les lois sur le statut des Juifs. Le 9 janvier 1945, le tribunal civil de Perpignan désignait Joseph Zenenski comme délégué provisoire à la société à responsabilité limitée « Cinéma les Deux Salles » et lui donnait les pouvoirs de gestion et d’administration. Son adresse personnelle était celle du cinéma : 17 quai Vauban.
Par décret du 15 décembre 1947, il fut promu officier de l’instruction publique pour services rendus aux œuvres scolaires dans les Alpes-Maritimes (annonce au JO le 2 février 1948).
Sa fille Irène Zenenski épousera Joseph Cohen, alias Georges Cravenne, producteur de cinéma, qui sera le créateur des César, des Molières, des 7 d’or et de l’Académie des arts et techniques du cinéma. Il y avait dans la famille de celui-ci de nombreux intellectuels des milieux du cinéma et de la littérature. On peut citer le frère de Georges, le réalisateur Marcel Cravenne, marié à Nicole Védrès, elle-même réalisatrice, fille de la traductrice et actrice Ludmila Savitzky, qui épousa en 3e noces Marcel Bloch, frère de l’intellectuel communiste Jean-Richard Bloch.
Sources : Arch. Dép. Aisne, État civil de Saint-Quentin, Naissances 1890, Acte n°545, 5Mi1295. — Arch. mun. Paris, Registres matricules, Classe 1910, matricule 256, D4R1 1574. — SHD, Vincennes GR 16 P 607005 (nc) ; Caen AC 21 P 694414 (nc). — Lyon républicain, 28 avr. 1932 (Retronews). — Le Cri des travailleurs des Alpes-Maritimes, 20 mai 1936, 6 février 1937, 20 février 1937, 24 avril 1937, 18 septembre 1937, 16 octobre 1937 (BNF-Gallica). — Bulletin des lois, Nouvelle série, n°20, année 1909, 1er janvier 1909, B. n°22, N°3344, p. 2709 (BNF-Gallica). — Journal officiel de l’État français. Lois et décrets, 5 février 1942 (74e année, N°31), p. 514 ; 23 mars 1942 (74e année, N°71), p. 1139 ; Journal officiel de la République française. Lois et décrets, 10 février 1945 (77e année, N°35), p. 696 ; 2 et 3 février 1948 (80e année, n°30), p. 1125 (BNF-Gallica). — Site Généanet, arbres généalogiques d’amnice (Archives municipales de Nice), de Fred Gardant, de Handre4 et de Valérie Delaporte. — Site d’Anori (Association nationale des réservistes de l’infanterie), Historique du 26e régiment d’infanterie. — Site BNF-Gallica, « Historique des corps de troupe 2e régiment d'artillerie de montagne » du colonel Castaing ; Presse locale et ancienne, L'Électeur, organe de défense du commerce du travail et de la paix. — Site de la ville de Nice. — Site de la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur, Immeuble dit Palais de l’esplanade ; Cinéma dit L'Esplanade. — Blog « Ciné-Façades » (consacré aux salles de cinéma), « Esplanade (Nice – 06) », billet du 14 octobre 2011 ; « Capitole – Capri (Nice – 06) », 14 mai 2015. — Site Azurciné, Les salles de cinéma à Nice.
Iconographie : Arch. Dép. Alpes-Maritimes, Nice, Le Petit Niçois, 7 septembre 1930 (en ligne). — Blog « Ciné-Façades », billets du 14 octobre 2011 et du 14 mai 2015.
1ere version : 30 mai 2026.
2e version : 2 juin 2026.
3e version : 3 juin 2026.
4e version : 5 juin 2026.


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