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BASTONI Joseph [né BASTONI Giuseppe, Giacomo, Francesco]

  • Renaud Poulain-Argiolas
  • 9 sept. 2024
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 3 févr.

Né le 18 août 1901 à Filattiera (province de Massa-Carrara) dans la région Toscane (Italie), mort le 2 octobre 1991 à Martigues (Bouches-du-Rhône) ; terrassier et manœuvre ; militant communiste de Martigues ; syndicaliste CGTU puis CGT.


Joseph Bastoni (au centre) dans un bureau de vote, lors d'une élection se déroulant à Martigues en 1965. À droite : Robert Diano, membre du PCF ; à gauche : Roger Lamoulère (candidat sur une liste concurrente des communistes) [photo fournie par Magali Roca]
Joseph Bastoni (au centre) dans un bureau de vote, lors d'une élection se déroulant à Martigues en 1965. À droite : Robert Diano, membre du PCF ; à gauche : Roger Lamoulère (candidat sur une liste concurrente des communistes) [photo fournie par Magali Roca]

Giuseppe Bastoni était le fils d’un couple de paysans toscans, Antonio Bastoni et Maria Cassiani. Il était le deuxième d’une fratrie de six enfants, qui comptait avant lui Séverine, de trois ans son aînée, et après lui Irma, Mario, Pierre et Louise, né-es entre 1904 et 1918. Il pourrait être un cousin de Luigi Bastoni, né à Villafranca in Lunigiana, commune située à moins de cinq kilomètres de Filattiera. Maçon antifasciste, Luigi Bastoni fut victime d’une machination politique menée dans les années 1930 par le gouvernement fasciste italien avec la complicité de la police française. Le Secours rouge international, le PCF et la Ligue des droits de l'Homme se mobilisèrent pour le soutenir.


Giuseppe Bastoni s’installa le 9 mai 1923 dans la campagne Moureaud à Martigues (Bouches-du-Rhône), sur la route de Marseille, et fut immatriculé par l’administration deux jours après. Sur d’autres documents son adresse est mentionnée en tant que quartier Bel Air. De mémoire familiale, il était arrivé en France pour fuir le fascisme. Ses frères et sœurs le rejoindront par la suite. Plus d’une décennie après, lorsqu’il demandera la nationalité française, il donnera aux autorités une version plus consensuelle, déclarant ne pas s’occuper de politique et avoir émigré dans l’espoir de trouver un travail qui lui manquait en Italie. Précédemment charretier, il avait fait son service militaire de novembre 1920 à juillet 1922 dans la 4e compagnie de travailleurs COSCG (Cura e Onoranze alle Salme dei Caduti di Guerra, "Soins et honneurs rendus aux dépouilles des soldats tombés au combat"), juste avant l’arrivée au pouvoir de Mussolini. Il avait obtenu un certificat de bonne conduite. Sa fiche de matricule militaire le décrivait ainsi : une taille de 1,58 m, des cheveux châtains, le teint rosé, deux dents manquantes, le nez camus et le menton régulier.


Le 19 août 1927, son nom figurait dans un rapport sur la propagande communiste adressé par le commissaire de police Tomasi de Martigues au Directeur de la Sûreté générale. Le fonctionnaire pensait à tort que Bastoni était en France depuis le 6 juin 1926. Il le disait célibataire, journalier et domicilié 15 rue de la Chaîne, dans le quartier de Ferrières (une adresse à laquelle seront domiciliés plus tard plusieurs membres de sa fratrie). D’après le même rapport, les chefs des cellules communistes de la région avaient recruté en trois jours près de 140 membres dans différentes usines, suite aux ordres du rayon de Marseille. Tomasi ajoutait que « tous ces membres, affiliés maintenant à la CGTU, [étaient] en partie des étrangers de nationalité italienne ou espagnole ». Parmi ces « étrangers propagandistes » membres de la cellule communiste de Martigues, la police avait identifié Giuseppe Bastoni, Armando Gianetti, Joseph Negro et Vincenzo Alphonsi. Les autorités manquaient encore d’informations sur Vincent Lorenzi (orthographié par erreur "Lorenzy"), René Rémy, Sekis Passeghian et un certain Cassini ou Canini. Aux dires du commissaire, les militants avaient intensifié leur propagande près du secteur industriel stratégique de Caronte. L’usine Verminck y employait 900 ouvriers et les Établissements maritimes de Caronte voyaient leur production s’envoler. De 30 à 40.000 tonnes quatre mois plus tôt, celle-ci devait passer à environ 700.000 tonnes en janvier 1928, faisant du port maritime le 7e de France pour son trafic. Les dockers CGTU (CGT unitaire, d’obédience communiste) de Marseille comme les communistes entendaient profiter de cette évolution pour recruter de nouveaux adhérents. Une cellule communiste était d’ailleurs en formation dans le secteur de Croix-Sainte.


Giuseppe Bastoni se maria le 20 janvier 1928 dans sa commune de naissance avec Emilia Leuchi, issue comme lui de la paysannerie locale. Ils s’installèrent ensemble dans le logement de l’époux, à Martigues, le 7 février 1928, et auront quatre enfants : Marcel en 1929, Albert en 1931, Lucie en 1933 et Marie en 1936.


Le Front populaire eut l’effet d’un puissant souffle d’espoir pour les travailleurs étrangers qui virent pour beaucoup dans le « pays des droits de l’Homme » et des grands rassemblements antifascistes un endroit protégé des persécutions. La période fut propice aux naturalisations de réfugiés politiques qui avaient choisi la France pour nouvelle patrie. Le 7 juin 1936, tandis que les grèves agitaient le pays, Bastoni écrivit au Garde des Sceaux pour demander la nationalité française pour lui, sa femme et leurs trois enfants. Une quatrième était en cours, mais pas encore née. Comme l’administration tardait à répondre positivement, le journalier multiplia les démarches. Le 22 août 1936, jour de la naissance de leur petite dernière, il souscrivit une déclaration devant le juge de Paix du canton de Martigues pour faire naturaliser leurs trois premiers enfants. Cette urgence apparente pourrait être due aux responsabilités matérielles accrues qui échurent à Bastoni du fait de sa situation familiale. En 1936, il apparaît dans les documents à son sujet qu’il avait perdu sa mère. De source familiale à nouveau, après le décès de sa femme, Antonio Bastoni serait venu s’établir en France avec ses cinq frères et sœurs de Giuseppe pour des raisons économiques. Ce dernier dut apporter un soutien matériel aux membres de sa famille.


En mai 1938, il adressa au Garde des Sceaux une lettre recommandée dans le but d’accélérer sa naturalisation, puis un nouveau courrier début juin. Il insistait sur le fait que n’étant pas français, mais ayant des enfants qui l’étaient devenus, il n’avait plus de travail et était dans « la plus noire misère ». Son dossier de demande de naturalisation fut enregistré le 17 juin 1938. Dans celui-ci, il déclarait ne pas avoir d’intérêts ni d’attaches en Italie, sa famille ayant immigré en France avec lui, et avoir travaillé exclusivement comme journalier en France. Il avait d’abord été terrassier chez H. Mangoni, Entreprise Générale de Travaux Publics et Bâtiments à Port-de-Bouc ; puis embauché par l’Entreprise Générale de Travaux Marcel de Bouillanne et Cie, ingénieurs constructeurs – domiciliée 42 rue Montgrand à Marseille – sur le Chantier de Châteauneuf-les-Martigues ; et enfin par l’Entreprise Générale de Travaux Publics et Particuliers, Joseph Mazet et Cie Martigues, chez qui il était toujours en activité. Il percevait un salaire horaire de 6 F 60, n’avait pas de propriété et ne vivait que du produit de son travail, avec un loyer mensuel de 50 F et 76 F de contributions à payer. Il disait avoir bien acquis les usages de la France, savoir lire et écrire en italien et seulement lire le français, quoiqu’il le parlât correctement (à la différence de sa femme qui avait conservé un gros accent italien). Ses parents, qui vivaient avec lui, parlaient et comprenaient le français. Au moment des démarches qu’il entreprit fin 1936, son fils Marcel, en âge de fréquenter l’école française, ne pouvait le faire faute de places. Le problème avait été résolu lorsqu’il effectua une nouvelle demande de naturalisation en janvier 1938. C’est le Dr Louis Contencin, connu à Martigues comme le « médecin des pauvres », qui attesta de la bonne santé des membres de sa famille et de son aptitude au service militaire. Le maire de Martigues, le radical-socialiste Marius Granier, lui fournit un certificat de bonnes mœurs. Au terme de trois années de démarches administratives Giuseppe (appelé Joseph) Bastoni et sa femme furent naturalisés français avec leur plus jeune fille, Marie, le 5 octobre 1939 (annonce au JO le 8 octobre). Joseph était alors manœuvre. La guerre avec l’Allemagne avait éclaté un mois plus tôt.


À partir du 22 juillet 1940, la "Révolution nationale" du régime de Vichy se déclina sur le plan administratif par une répression à l’encontre de ceux et celles qu’elle jugeait indésirables. Une commission de révision des naturalisations remit en cause le statut de Français d’environ un million de citoyens (juifs, communistes ou apparentés, francs-maçons, nomades, homosexuels, prostituées, personnes handicapées mentales…). Le dossier de Bastoni passa devant cette commission le 27 octobre 1943. Heureusement pour lui, on ne fit pas état des rapports de police d’avant guerre qui évoquaient ses opinions politiques. Lui et sa famille conservèrent donc la nationalité française.


Joseph Bastoni perdit son père Antoine le 29 décembre 1943. Ce dernier, percuté par une automobile à Martigues, mourut peu après son arrivée à l’hôpital. D’après un article du Petit journal, le chauffard avait pris la fuite. La mémoire familiale retint qu’il aurait pu être renversé par une voiture allemande, les automobiles étant particulièrement rares à cette époque.


En Italie fasciste, Giuseppe Bastoni était fiché par la police comme communiste sur la période 1928-1943. Le ministère de l’Intérieur constitua un dossier à son nom dans le "Casellario Politico Centrale", le fichier politique central des services de sûreté, conservé aujourd’hui par les archives nationales italiennes. En France, il était toujours membre du PCF à Martigues dans les années 1970. Jeanine Vincensini venait lui apporter régulièrement ses timbres.


Parmi les enfants de Joseph Bastoni, l’aîné, Marcel Bastoni, fut militant du sport ouvrier à Martigues. Le cadet, Albert Bastoni, eut des responsabilités politiques importantes : il fut secrétaire de la section communiste de Martigues dans les années 1960, siégea au conseil municipal et dans les instances la fédération PCF des Bouches-du-Rhône jusqu’au tragique accident de voiture dans lequel il trouva la mort en 1965. Il était de plus militant du sport ouvrier et membre de la CGT. La benjamine, Marie Bastoni, était active au Parti communiste dans les années 1960-1970. Employée administrative à la CFR – Compagnie Française de Raffinage (qui deviendra Total) – de La Mède, elle était militante de la CGT. En 1968, elle aurait été la seule femme gréviste de son entreprise. Déléguée syndicale, elle siégea au comité d’entreprise de l’usine tant que déléguée du personnel.


Sources : Registro degli atti di nascita del comune de Filattiera, 1901, N. 103 (archives du site Family Search). — Archivio Centrale dello Stato, Casellario Politico Centrale, busta 400, estremi cronologici 1928-1943 (non consulté). — Arch. Nat., Dossier de naturalisation 38898 X 1938 ; Dossier nominatif concernant GIANETTI Armando dans le fichier central de la Sûreté nationale (1870-1940), 19940448/177, Dossier 15105. — Journal officiel de la République française. Lois et décrets, 8 octobre 1939 (71e année, N°243), p. 12185. — Archives familiales. — Témoignage de sa petite-fille Magali Roca. — Le Petit journal, 30 décembre 1943, p. 2 (BNF-Gallica).


1ere version : 9 septembre 2024.

2e version : 3 février 2026.

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Passionné d'histoire, j'ai collaboré pendant plusieurs années au Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier - mouvement social.

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