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BROCCA Élisabeth [née ARGIOLAS Élisabeth]

  • Renaud Poulain-Argiolas
  • 9 mai
  • 7 min de lecture

Née le 28 novembre 1930 à Port-de-Bouc (Bouches-du-Rhône), morte le 1er juin 2022 à Marseille (15e arr., Bouches-du-Rhône) ; employée des PTT puis femme au foyer ; militante communiste de Port-de-Bouc.


Élisabeth Argiolas après la guerre
Élisabeth Argiolas après la guerre

Élisabeth Argiolas était la quatrième enfant d'un couple d'immigrés sardes : Angelo Argiolas, originaire du village d’Oniferi, et Battistina Cesaraccio, native de Busachi. Ses parents s’étaient rencontrés vers 1920 à L’Estaque (dans la banlieue de Marseille) où les Cesaraccio s’étaient installés avant la Première guerre mondiale. Son père, alors fraîchement arrivé en France, aurait d’abord travaillé comme ouvrier tuilier, tandis que sa mère aidait sa propre mère, Maria Cesarracio, logeuse qui tenait une cantine pour les ouvriers. Ils avaient eu deux fils à L’Estaque – Paul en 1922 et Jean-Marie en 1924 – vécurent quelques mois en Franche-Comté, avant de revenir dans les Bouches-du-Rhône pour faire souche à Port-de-Bouc. Leurs deux filles naquirent dans cette commune : Pascaline en 1926, puis Élisabeth, quatre années plus tard à leur domicile de la Tranchée. Battistina tomba grièvement malade après l’accouchement, peut-être sous l’effet d’une dépression post-partum (on ne la diagnostiquait pas à cette époque). Pendant un ou deux ans, ce furent les voisins, la famille Delleda, sardes eux aussi, qui s’occupèrent d’Élisabeth. Peu de temps après la naissance de leur dernière enfant, le foyer familial se déplaça dans le quartier des Comtes.  


La fratrie Argiolas en 1940. De gauche à droite : Pascaline, Jean-Marie, Paul et Élisabeth.
La fratrie Argiolas en 1940. De gauche à droite : Pascaline, Jean-Marie, Paul et Élisabeth.

Les aînés d’Élisabeth seront tous des militants communistes. Paul sera ouvrier, employé au chantier naval, puis journaliste, un temps rédacteur en chef de La Marseillaise avant de se fixer dans le Var. Il aura des responsabilités dans les fédérations communistes des Bouches-du-Rhône et du Var. Jean-Marie changera souvent de travail avant de devenir cheminot. Pascaline sera employée municipale pour la mairie port-de-boucaine. Nés italiens, les quatre enfants furent naturalisés français le 8 mars 1937 par déclaration de leur père devant le juge de Paix de Martigues. Leurs parents devinrent français deux années plus tard. Angelo (couramment appelé Ange), fiché comme antifasciste par le régime de Mussolini, sera membre du PCF. Battistina (francisée en Baptistine), qui était illettrée, sera seulement sympathisante. Elle faisait des ménages à Port-de-Bouc, notamment au Bar Le Cyrnos.  


Face à l’adversité, il semble qu’Élisabeth, surnommée Zabeth ou Babeth, dût développer précocement sa réactivité et sa débrouillardise. Comme il y avait six bouches à nourrir à la maison et que les restrictions de la guerre les faisait manquer de tout, son frère Jean-Marie rapportait le fruit des larcins qu’il réalisait sur les bateaux qu’il déchargeait. Pour ne pas inquiéter leur mère, il prétextait des cadeaux imaginaires. Mère et fille devaient alors s’activer pour cuisiner sans tarder les ingrédients et éviter d’attirer les soupçons du voisinage. Elle gardera en mémoire un gros sac de cacahuètes qu’elles avaient dû ainsi décortiquer dans l’urgence. Elle avait dix ans quand la police vint perquisitionner leur domicile en lien avec son frère Paul. Elle en avait onze au moment où Jean-Marie et leur père furent arrêtés pour un vol de raisin. Douze, lorsque l’armée allemande arriva à Port-de-Bouc. Il fallait ajouter à cela leurs propriétaires qui assumaient leurs sympathies pour l’occupant et la batterie de tir allemande qui fut installée dans le quartier.


À vélo, 8 mai 1946
À vélo, 8 mai 1946

Élisabeth passa le certificat d'études. Les PTT l’embauchèrent pour distribuer les télégrammes à vélo. Elle suivit des cours du soir pour se perfectionner en sténo-dactylo, avant de passer à un travail de nuit dans un central téléphonique. Là elle avait accès à de nombreuses informations. L’adolescente était passionnée par les conversations des aviateurs et les échanges avec eux. Parfois elle prenait plaisir à mettre la pagaille entre les lignes en faisant des branchements inappropriés.

Tout ce dont elle se souvenait, elle le répétait à son frère Paul, qui était responsable de sa cellule au sein du Parti communiste clandestin. La même année, il fut chargé par son parti de tirer du matériel de propagande à leur domicile. Élisabeth témoignera de la ronéo installée dans le poulailler des parents et d’explosifs que son frère Jean-Marie aurait dissimulés dans les cages à lapins. Ses deux aînés étaient membres des Francs-Tireurs et partisans français (FTPF), la résistance d’obédience communiste.


À partir de janvier 1944, les Alliés furent progressivement plus présents dans le ciel de Port-de-Bouc et les alertes plus longues et plus fréquentes. Le bruit des détonations répondait à celui des sirènes. La nuit, la famille courait dans le jardin pour se protéger dans l’abri qu’Angelo avait creusé dans la terre. Élisabeth préférait aller se réfugier à la Bergerie. Situé en hauteur, l’endroit offrait un beau panorama. C'est là qu'elle commença à fréquenter Pierre Brocca – celui qui devriendra son mari par la suite – dans un groupe de jeunes du quartier qui se retrouvaient à la Bergerie lors des bombardements. Ils assistèrent à la destruction de la zone industrielle de Caronte et des autres ponts de chemin de fer du canal et de la Baumasse. Dans la nuit du 20 au 21 août 1944, les Allemands quittèrent la ville. Avec Jean-Marie, Élisabeth aurait participé à la fin de la guerre à enterrer dans la colline d’une malle mystérieuse contenant des "choses" qui devaient disparaître.


Dans cette adolescence passée à cheval entre la guerre et l’après-guerre, elle connut des joies plus légères, comme aller nager dans le canal avec les jeunes gens. Elle ne se souvenait pas d’y avoir vu d’autres filles. Selon ses propres mots, elle était un « vrai garçon manqué », plongeant du pont comme le faisaient les garçons les plus courageux. Elle se réjouissait de leurs grandes randonnées en vélo. La communauté sarde était importante à Port-de-Bouc, mais il n’est pas très plausible qu’en tant que fille elle fréquentât les bars dans lesquels les hommes se retrouvaient. À la maison, elle parlait avec ses parents le sardignol de la région de Nuoro (celle de son père), une langue pratique à ses yeux pour communiquer sans être compris des autres. Avec sa future belle-famille elle allait se familiariser avec le dialecte de la région de Dorgali. Dans l’enthousiasme de la Libération, on dansait partout. Le dimanche après-midi, elle allait aux bals au Cyrnos, où les Jeunesses communistes organisaient des événements. Elle y retrouvait Pierre et dansait avec lui. La rue qui conduisait à la maison des Argiolas sera baptisée impasse Guy Môquet.


Élisabeth et sa mère Baptistine dans les escaliers de la gare Saint-Charles à Marseille, sans date
Élisabeth et sa mère Baptistine dans les escaliers de la gare Saint-Charles à Marseille, sans date

Fin juin 1949 débuta aux Chantiers et Ateliers de Provence (CAP) un conflit social important qui mit la ville à l’arrêt pendant quatre mois. La direction voulait cesser de verser une prime au lancement des bateaux qui correspondait à 20 % des revenus des ouvriers. La CGT de l’entreprise déclencha une grève, à laquelle la direction répondit par le lock-out. Paul Argiolas était personnellement concerné. En plus de la grève générale menée par les travailleurs des CAP, les femmes de leur entourage se mobilisèrent – Baptistine Argiolas en était – et les rassemblements de solidarité se multiplièrent. En juillet, Paul épousait Catherine Brocca (dite "Liline"), la sœur de Pierre. Une voisine malveillante annonça à Angelo Argiolas que sa fille Élisabeth aurait fréquenté « des hommes ». En réalité des hommes il n’y en avait qu’un : Pierre, qui venait bavarder avec elle à la poste. Fermement opposé à leur relation, le père Argiolas voulu donner une correction au jeune homme. Lui-même avait été « corrigé » trente ans plus tôt par les frères Cesaraccio alors qu’il fréquentait leur sœur. Il surprit les amoureux en train de discuter à travers la fenêtre. Brocca l'entendit venir et, sportif, courut pour éviter le gourdin que le père Argiolas lui lançait. Élisabeth et Pierre s'éloignèrent un temps de la famille pour pouvoir s'aimer librement. Quand adhérèrent-ils au Parti communiste ? Tous les frères et sœur d’Élisabeth en étaient déjà membres à ce moment-là, tout comme la sœur de Pierre.


Ils se marièrent le 27 août 1949, après quoi Élisabeth mit un terme à son activité à la poste. Son mari électricien, qui avait des horaires diurnes, ne souhaitait pas la voir partir au travail le soir quand lui avait fini sa journée de labeur. Ils vécurent un temps au Comtes avec Paul et Liline dans la maison de ces derniers, puis sans eux après que Paul fut appelé à exercer des responsabilités politiques à Marseille auprès de Georges Lazzarino. Ils eurent deux enfants, René en 1950 et Éliane en 1952, habitèrent à partir de 1952 boulevard Voltaire jusqu'à leur installation en 1956 au Groupe Paul Langevin : trois blocs nouvellement construits face au canal par la municipalité de René Rieubon, qui comprenaient des « logements économiques et familiaux », équipés de sanitaires et de chauffage. Les ouvriers qui emménageaient dans ces appartements accédaient à un niveau de confort supérieur à ce qu’ils avaient connu auparavant. En bas des immeubles, un terrain de boules fédérait les habitants et faisait la joie des enfants du quartier. Les boules, c’était la passion de Pierre Brocca depuis son enfance. Il y consacrait la majeure partie de son temps libre. Employé par la municipalité, il avait la charge de l’entretien du chauffage des blocs et de veiller à la propreté des parties communes. Il s’occupait de sortir les poubelles. Élisabeth, elle, nettoyait l'entrée de leur bloc dans lequel elle faisait office de concierge. Par la suite la municipalité embauchera une femme de ménage à part entière.


Remise de cartes à la cellule Danielle Casanova, 21 janvier 1972. Élisabeth Brocca est assise à l'extrême-gauche, à côté de son mari.
Remise de cartes à la cellule Danielle Casanova, 21 janvier 1972. Élisabeth Brocca est assise à l'extrême-gauche, à côté de son mari.

Pierre Brocca fut un grand champion de boules. Élisabeth fut sa première supportrice, l’accompagnant pendant plusieurs décennies dans ses nombreux déplacements pour se rendre à des compétitions en France métropolitaine, en Corse et au Maroc. Elle était remarquée pour son tempérament de boute-en-train. D’après Jo Ros – passeur de mémoire sur l’histoire ouvrière de Port-de-Bouc et co-auteur avec René Brocca d’un livre sur la carrière sportive de Pierre Brocca – elle animait les matinées lors des week-ends organisés par la municipalité aux centres de vacances de Seyne-les-Alpes et de Lure dans les Alpes-de-Haute-Provence. Au PCF, elle était membre de la cellule de quartier Danielle Casanova. Communiste par attachement familial et matrimonial plus que véritablement militante, elle serait restée adhérente jusqu’après le décès de son mari au début des années 1990.


Sources : Arch. Dép. Bouches-du-Rhône, État civil de Port-de-Bouc, Naissances 1930, Acte n°153, 202 E 1325. — Livret de famille. — Jo Ros et René Brocca (avec la complicité d'Élisabeth Brocca), Pierre Brocca partage sa vie et sa passion des boules..., auto-édition, 2017. — Témoignage de l'intéressée (printemps 2020 – printemps 2021). — Propos recueillis auprès d’Éliane Brocca-Astori (mai 2026). — Site Match ID, Acte n°582, Source INSEE : fichier 2022, ligne n°299319.


Iconographie : Archives familiales.


Version au 23 mai 2026.

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Passionné d'histoire, j'ai collaboré pendant plusieurs années au Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier - mouvement social.

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