BOITEAU Albert
- Renaud Poulain-Argiolas
- il y a 7 jours
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Dernière mise à jour : il y a 14 heures
[J'avais écrit la première version de cette biographie dans Le Maitron. Elle a été complétée par Jean-Marie Guillon. J'ai continué à la prolonger et mis mes propres apports en gras pour pouvoir les distinguer.]
Né le 4 février 1896 à Rouillac (Charente), mort le 12 août 1972 à Martigues (Bouches-du-Rhône) ; chaudronnier, docker ; syndicaliste CGT, secrétaire-trésorier de l’Union interlocale des syndicats ouvriers de Port-de-Bouc ; militant communiste ; résistant du Front national de lutte pour la libération (FN) et des Francs-Tireurs et Partisans français (FTPF) ; interné.

Albert Boiteau était le fils de Jules Boiteau, facteur rural né à Rouillac, et d’Alexandrine Bonnin, tailleuse native de Bonneville (aujourd’hui Val-d'Auge), village situé à une dizaine de kilomètres. À seize ans, il s’engagea dans la marine. De mars 1912 à avril 1914, il suivit l’école des mécaniciens de Lorient (Morbihan), intégrant en mai 1912 le 3e dépôt des équipages de la flotte. Au terme de sa formation, il était matelot de 2e classe mécanicien et demeura au 5e dépôt basé à Toulon (Var) d’avril à juin 1914. La Première guerre mondiale le surprit à bord du cuirassé République. En mai 1915, il passait à l’aviso-torpilleur Cassini sur lequel il resta jusqu’en janvier de l’année suivante. Revenu au 5e dépôt, on l’affecta à la défense fixe de Toulon en mars 1916, avant de le nommer matelot de 1ere classe en avril 1917. Il était aux torpilleurs de Toulon quand vint, en juillet 1919, le moment de sa démobilisation. C’est avec le grade de quartier maître mécanicien qu’il termina ses cinq années de campagne contre l’Allemagne. Il se retira au 5 rue Truchet à Arles et fut décoré de la Croix de guerre.

Sa fiche de matricule militaire le décrit – avec les mots de 1911 – comme un homme de 1m57, aux cheveux chat clair, aux yeux roux, avec un front vertical, un nez cave et un visage rond. Signe particulier : une cicatrice à l’avant bras droit et au majeur de la main droite. Son niveau d’instruction primaire était plus développé que la moyenne. En quelques années il déménagea à plusieurs reprises. Résidant à Nancy (Meurthe-et-Moselle), au 65 rue Charles III, en janvier 1922, il habitait 11 rue des Prêtres à Remiremont (Vosges) en octobre de la même année. En avril 1923, il était installé à l’autre bout du pays, à Rouen (Seine-Inférieure, Seine-Maritime), au 41 rue du Bac. Il se maria à Arles (Bouches-du-Rhône) le 4 septembre 1926 avec une Angevine, Augustine Clech. C’est d’ailleurs dans cette commune du Midi qu’il vivait en juillet 1929 au n°29 du quai du Rhône. En avril 1934, il était de retour dans sa Charente natale, employé à la poudrerie d’Angoulème, puis dans les Bouches-du-Rhône comme chaudronnier aux Chantiers et Ateliers de Provence (CAP) de Port-de-Bouc. En janvier 1936, il résidait à Marseille, où l’armée l’avait précédemment localisé, "Maison-Dumaine", sans date.
Albert Boiteau était probablement veuf lorsqu’il se remaria à Port-de-Bouc le 7 septembre 1939 avec Marie Lopez. Syndiqué à la CGT, il était secrétaire-trésorier de l’Union interlocale des syndicats ouvriers de Port-de-Bouc et membre du Secours populaire, il était considéré par la police comme un « meneur » communiste. Cependant, pendant la guerre de 1939-1940, il resta au chantier naval comme affecté spécial. Fut-il licencié ensuite ? Il est dit docker quelques temps après. Les époux Boiteau avaient recueilli le 25 février 1940 une fillette née quelques jours auparavant. Le militant écrira après la guerre avoir été contacté en août 1940 par Étienne Blanc de Toulon pour rejoindre le syndicat clandestin. Il participa à la formation d’un groupe et d’une imprimerie clandestine, son rôle consistant à diffuser propagande et tracts.
Le 13 novembre 1940, il découvrit à son retour du travail que leur logement avait été perquisitionné par la police de Vichy. Mis à part le désordre, il inventoria ce qui avait été saisi : « une machine à écrire, un plateau duplicateur, du papier, de l’encre et des stencils ». Le matériel appartenait à l’Union locale des syndicats de la commune, précemment dissous par décret ministériel. Convoqué au commissariat, selon lui en raison d’une dénonciation, Boiteau fut mis aux arrêts. Parmi ceux qui procédèrent à son arrestation, il cite l’adjudant de gendarmerie Révollat et l’inspecteur de police Trouette. D’après l’historien Jean Domenichino, onze perquisitions furent menées ce jour-là à Port-de-Bouc. Les autorités mirent également la main sur une ronéo, des tracts et des journaux, dont des exemplaires de l’Humanité clandestine. Véran Guigue et son fils Armand Guigue furent eux aussi appréhendés, quoique pour une raison différente. À propos de cet épisode, Boiteau ajoutera en mars 1952 : « Pour m’être livré à une propagande syndicaliste et patriotique de 1939 à 1940 je subis 5 perquisitions donnant suite l’inspecteur de police Trouette me fit appeler en me disant que je devais renoncer à faire de l’action dans ce sens. Lui ayant répondu que j’agissais selon ma conscience une douzaine de gendarmes et inspecteurs m’arrêtèrent à la suite d’une nouvelle perquisition, découvrant machine à écrire, accessoires de duplicateurs, stencils, rames de papier et encre. »
Son témoignage précise qu’il fut transféré deux jours plus tard au Fort Saint-Nicolas à Marseille. Il organisa un groupe de résistance à la prison militaire. Albert Boiteau et Véran Guigue furent mis en liberté provisoire le 21 avril 1941, mais, considérés par la police, comme « dangereux », ils furent l’objet d’un arrêté d’internement administratif le 18 mai suivant qui les envoya au camp de Saint-Paul-d’Eyjeaux (Haute-Vienne). Là encore Boiteau prit part à l’organisation d’un groupe. Il fut acquitté le 27 juin 1941 par le tribunal militaire de la XVe région, cependant les Renseignements généraux ne comprenaient pas cette décision. Interrogés sur une éventuelle libération, ils rappelaient dans leur rapport du 7 janvier 1942 que l’on avait découvert chez lui la machine à écrire, deux mille feuilles de papier pour tracts et de l’encre à polycopier. Auditionné par le commissaire du camp le 20 avril 1942 en vue de cette libération, Albert Boiteau se disait disposé à prendre l’engagement sur l’honneur de se « rallier au nouvel ordre social et de respecter l’œuvre et la Personne du Maréchal de France, chef de l’État » et de ne se « livrer à aucune activité antinationale ». Il fut libéré le lendemain, bénéficiant, selon ses propres mots, de la « promotion Pucheu » (du nom du ministre de l’Intérieur Pierre Pucheu).
Revenu à Port-de-Bouc, il se mit en lien avec les organisations de résistance, notamment par l’intermédiaire de Cyrille Blaya, responsable militaire des Francs-Tireurs et Partisans français locaux. Boiteau y reçut le matricule 71.208. Sauveur Pastourel le fit rejoindre en 1943 le Front national (nom complet : Front national de lutte pour la libération et l’indépendance de la France) – abrégé en FN – ce qui, généralement, recouvre une activité au sein du parti communiste clandestin. Boiteau déclarera être resté en position illégale jusqu’à la Libération.
En janvier 1948, il demanda à être homologué « Résistance intérieure française » (RIF) en tant qu’interné. Son dossier, jugé incomplet, le disait chaudronnier, marié, père d’un enfant et habitant du quartier de la Tranchée à Port-de-Bouc. Du point de vue militaire, il était mécanicien observateur d’hydravion dans la marine nationale. Il écrivait être en voie d’homologation FTPF et citait des membres de son mouvement qu’il avait fréquentés dans la clandestinité : Charles Scarpelli, Étienne Blanc, Louis Gazagnaire, André Isaïa et Paul Papazian dit "Achille". En août 1949, il adressa un courrier au Directeur du personnel militaire de l’armée de terre 6e bureau – 231 boulevard Saint-Germain à Paris. Il déplorait de ne pas parvenir à trouver deux personnes différentes pour attester de son activité, « les organisations étant dissoutes depuis longtemps et les personnes ayant quitté le pays (étant) introuvables ». Il affirmait qu’un second dossier le concernant avait été transmis au complet au ministère de la Guerre par le FN, après quoi « plus de vingt camarades (de Port-de-Bouc) avaient avaient touché la somme leur revenant. » Deux d’entre eux restaient visiblement sans réponse : Véran Guigue et Boiteau. Celui-ci insistait sur le fait que l’un et l’autre avaient combattu dans la Première guerre mondiale et possédaient la carte de combattant.
En novembre 1949, le délégué principal du ministre des Anciens combattants de la région de Marseille interféra en sa faveur. En plus d’une attestation de Cyrille Blaya, qui certifiait fin 1944 que Boiteau avait fait partie de ses effectifs, René Rieubon, maire de Port-de-Bouc et ancien président du comité de libération, et Armand Guigue, secrétaire général de l’Union locale CGT de Port-de-Bouc-Fos et président du comité local de la FNDIRP, témoignaient de sa participation à la Résistance. En mai 1950, il reçut un certificat d’appartenance à la RIF au titre du Front national pour la période allant du 3 août 1940 au 30 août 1944.
Marcel Mugnier, au nom du secrétariat national du FN, témoigna pour Boiteau en 1953. L’intéressé se vit cependant refuser le titre d’interné résistant, au motif que ses actes de résistance étaient insuffisamment établis et que les causes de sa déportation étaient dues à son activité politique. C’était une situation fréquemment rencontrée par les militants communistes. En revanche, on lui attribua le titre d’interné politique.
Albert Boiteau divorça en novembre 1963.
Il mourut en 1972 à l’hôpital de Martigues. La municipalité de Port-de-Bouc lui rendit hommage en donnant son nom à la deuxième rue du lotissement de La Grand’Colle.
Sources : Arch. Dép. Charente, État civil de Rouillac, Naissances-mariages-décès 1893-1902, Acte n°4 (1896), 3 E 310-14 ; Matricules militaires, Classe 1911, matricule 1569, 1 R 251. — Arch. Dép. Bouches-du-Rhône 5 W 167 (dossier internement) et 150 W 115. — SHD, Vincennes GR 16 P 68515 ; Caen 21 P 712 326. — Georges Borios, Port-de-Bouc – D’antan : des lieux-dits – Aujourd’hui : une ville... des rues, 1989. — Jean Domenichino, Une ville en chantiers : La reconstruction navale à Port-de-Bouc, 1900-1966, Edisud, 1989 (pp. 174, 184). — Site Match ID, Acte n°154, Source INSEE : fichier 1972, ligne n°42721.
1ere version par moi dans Le Maitron : 10 novembre 2020.
2e version complétée par Jean-Marie Guillon : vers 2021.
3e version : 29 avril 2026.
4e version : 5 mai 2026.



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