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MOSSÉ Sonia

  • Renaud Poulain-Argiolas
  • 23 avr. 2024
  • 9 min de lecture

Dernière mise à jour : 4 oct. 2024

Née le 27 août 1917 à Paris (XIVe arr.), morte en déportation le 28 ou le 29 mars 1943 à Sobibór (Pologne actuelle) ; actrice, danseuse, décoratrice et peintre ; figure de l'avant-garde artistique parisienne des années 1930 ; proche du mouvement surréaliste et de certains membres du Parti communiste ; déportée.


Sonia Mossé par Juliette Lasserre, 1936

Sonia Mossé vit le jour au 6 rue Giordano Bruno, dans le XIVe arrondissement de Paris. Ses parents étaient Emmanuel, Cerf Mossé, né à Orange (Vaucluse), quarante-et-un ans, avocat à la cour d’appel de Paris, et Matasza, Nathalie Goldfain, née à Vinius (Lithuanie), trente-et-un ans, sans profession. Emmanuel Mossé venait d’une vieille famille juive originaire de l’ancien Comtat Venaissin, propriété du Pape jusqu’en 1791. Il avait eu un fils, Jean Mossé, né en 1908, d’une première union avec Suzanne Rottenstein, une employée de commerce parisienne. Matasza Goldfain avait eu elle aussi un premier mari, Boris Levine, un Russe qui avait été tué pendant la Première Guerre mondiale. De cette relation était née Esther Levine en 1906. À la naissance de Sonia, Emmanuel Mossé et Matasza Goldfain n’étaient pas mariés. Ils étaient domiciliés 7 avenue Frémiet à Paris (XVIe arr.). Leur mariage le 24 mars 1920 légitima la naissance de leur fille.


En juin 1930, Sonia Mossé participait à un récital de danse de l’Académie Volinine dans la salle de l’avenue Montespan (Paris, XVIe arr.). Âgée de douze ans, elle y interprétait La Valse d’Herold qui fut particulièrement applaudie. Le journal L’Italie nouvelle la remarqua pour son style et sa grâce. Dans les années qui suivirent, elle fut le modèle de peintres et de photographes actifs à Paris, tels que Balthus, André Derain, Alberto Giacometti et Man Ray. Cela lui donna une notoriété dans le milieu artistique. L’écrivain et journaliste Gérard Guégan consacra un livre à Sonia Mossé en 2022 - Sonia Mossé, une reine sans couronne - dans lequel il a croisé de nombreux témoignages de personnalités qui l’avaient évoquée dans leurs écrits.


En 1935, Balthus la présenta à Antonin Artaud. Elle n’avait alors pas dix-huit ans. Le dramaturge la fit jouer dans sa tragédie Les Cenci, première tentative de concrétisation de son "Théâtre de la cruauté. La pièce était inspirée de Shelley et Stendhal dans des décors et des costumes de Balthus. Représentée à partir du 7 mai au théâtre des Folies-Wagram, ce fut un échec cuisant qui suscita une grande hostilité. Le compte rendu du journal culturel Comœdia dans son édition du 8 mai 1935 permet de s’en faire une idée : "Tout ce que Paris compte de snobs, de métèques, d'invertis, d'ennemis de notre clarté française, de démolisseurs systématiques, d'anarchistes de la pensée, de détraqués, de morphinomanes, cocaïnomanes, éthéromanes, faux esthètes, pseudo nordiques, saphiques, décompositeurs de musique, Français d'importation, servants de petites chapelles et de formules obscures, écrivains de gauche et d'extrême-gauche, cubistes, essayistes et autres navrants produits du gâchis international, était là (...) ». Artaud vouera néanmoins à Sonia Mossé une adoration durable, quoiqu’ambivalente et ponctuée d’invectives. Dans sa correspondance, il l’aurait mentionnée pas loin de cent cinquante fois.


Nusch Eluard et Sonia Mossé par Man Ray

Après cette expérience, Sonia Mossé fut embauchée dans un cabaret. Blonde solaire, elle avait de l’esprit et plaisait aux hommes. Elle était libre et indépendante, savait séduire autant que corriger ceux qui voulaient abuser d’elle. Man Ray l’invita à la demande de Paul Éluard pour une séance photo avec sa femme Nusch. Les deux femmes s’aimèrent sous le regard candauliste du poète. Nusch introduisit Sonia dans la nébuleuse polyamoureuse des surréalistes. Une des photos de cette séance avec Man Ray immortalise le lien profond et sensuel entre les deux femmes qui posent avec des expressions mélancoliques.


En 1936, invitée par le sculpteur suisse André Lasserre, Sonia Mossé se rendit à une réunion de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), organisation qui regroupait des proches du Parti communiste. Elle y rencontra Agnès Capri (née Sophie Rose Fridmann), qui chantait au cabaret Le Bœuf sur le toit. Juive elle aussi, Capri était militante du PCF. Les deux femmes nouèrent une relation amoureuse et emménagèrent ensemble quai Voltaire (VIIe arr.). Bien que Sonia refusât toujours d’adhérer au Parti communiste, en pleine guerre d’Espagne elle passa la frontière avec une voiture bourrée de dollars pour aider les communistes espagnols, sur les consignes d’un membre de l’appareil clandestin. Gérard Guégan lui fait prononcer une phrase qui pourrait illustrer son mode de fonctionnement : « Je ne suis pas une militante, j’ai des idées, mais ce sont les sentiments qui font agir. »


Sonia Mossé par Otto Wols, 1937

En 1937, Ce Soir évoquait sa "radieuse apparition finale" dans le rôle de la Renommée dans un chef-d’œuvre de Miguel de Cervantès, Numance, mis en scène par Jean-Louis Barrault. Les décors et les costumes étaient réalisés par André Masson sur une idée de Georges Bataille. La pièce, montée du 22 avril au 6 mai, était inspirée d’une histoire vraie : les habitants de la cité hispanique de Numance résistent pendant vingt ans au siège de l’armée romaine. Vaincus, ils choisissent de se suicider plutôt que de se rendre. Le sujet faisait puissamment écho au drame ayant lieu au même moment en Espagne. Jeanine Delpech, journaliste des Nouvelles littéraires écrivait justement le 17 avril 1937 : « Ces citoyens qui défendent leur liberté menacée par des généraux habiles, ces hommes mal équipés, affamés, résistants avec un désespoir farouche à une armée aidée par toute les ressources de la Rome impériale, cette Espagne tragique qui a inspiré à Masson des décors dépouillés et hallucinants, comment ne pas évoquer Madrid et la guerre d’aujourd’hui ? » En prolongeant à peine, comment ne pas être troublé par la ressemblance entre le destin choisi par les habitants de Numance et celui qu’allait connaître Sonia Mossé, refusant de renoncer à sa liberté ?

Toujours en 1937, elle fut photographiée par Otto Wols, plasticien allemand anti-nazi. Par une ironie de l’histoire, l’ambassadeur du IIIe Reich à Paris salua en elle une incarnation de la beauté aryenne et fit publier son portrait dans un magazine berlinois. Elle, la juive, lesbienne, qui vivait littéralement "cul et chemise" avec des communistes et des artistes que les nazis appelaient "dégénérés"…



Affiche de l'exposition internationale du surréalisme de 1938
Le mannequin de Sonia Mossé

Du 17 janvier au 24 février 1938, elle participa – aux côtés de Hans Arp, André Breton, Salvador Dali, Oscar Dominguez, Marcel Duchamp, Paul Éluard, Max Ernst, Georges Hugnet, Joan Miro, Léo Malet, André Masson, Man Ray et Yves Tanguy – à l’Exposition internationale du surréalisme, à la galerie des Beaux-Arts de Georges Wildenstein, 140 rue du Faubourg-Saint-Honoré, à Paris. Elle était la seule femme artiste annoncée dans le programme. Chaque participant avait pour consigne de transformer un mannequin de vitrine en un objet onirique. L’œuvre de Sonia Mossé eut du succès. De l’avis de Lauren Walden, historienne britannique de l’art et spécialiste du surréalisme : « Le mannequin de Mossé, quasi-nu, semble porter un voile funéraire au lieu d'un voile de mariée pour la consommation d'un mariage, ce qui implique que cette institution signifie un véritable esclavage. »

Invitée aux réunions des surréalistes par Benjamin Péret, elle ne s’y rendit pas : elle souhaitait rester libre de l’autorité de Breton comme de celle de Moscou.


Le journal communiste Ce Soir annonçant l'ouverture du cabaret

Agnès Capri la chargea de la décoration de son nouveau cabaret, Le Capricorne (Chez Agnès Capri), rue Molière (Ier arr.), et d’en devenir la maîtresse de cérémonie. Avec Michèle Layahe, autrice et interprète, elles assurèrent toutes les trois la gestion du lieu, s’appelant elles-mêmes avec humour « Les Trois Mousquetaires ». Sonia trouva parmi ses connaissances des artistes qui acceptèrent de partager un peu de leur prestige pour promouvoir l’établissement. La liste des généreux donateurs est imposante : Derain, Giacometti, Balthus, mais aussi Jean Effel, Christian Bérard, Jean Cocteau, Moïse Kisling, Louis Marcoussis, Jean Devaux, Max Ernst, André Dignimont, Francis Picabia... En décembre 1938, l’inauguration tourna presque à l’émeute. En plus d’Agnès Capri et de Michèle Lahaye, l’équipe initiale des artistes qui s’y produisant comprenait Eva Busch, Fabien Loris, Lucien Meyrel pour ses imitations, Yves Deniaud pour ses sketchs et un pianiste attitré : Louis Bessières. Le cabaret fut fréquenté par Max Jacob, Joseph Kosma, Jacques Prévert et d’anciens membres du Groupe Octobre, le comédien Marcel Herrand et le parolier Michel Vaucaire. Enthousiaste, le scénographe Yves Bonnat écrivit dans Ce Soir que Mossé avait fait du lieu « une bonbonnière » qui tenait « à la fois du boudoir, du guignol et du bistro du coin ». À la même époque, elle fut sollicitée par la maison Hermès pour confectionner des accessoires en cuir.


Durant l’année 1939, elle réalisa son rêve d’avoir un atelier de peinture. Elle y peignait des portraits de femmes. Elle fut choquée d’apprendre la signature du pacte germano-soviétique. Tandis que le PCF était interdit, les spectacles du cabaret furent censurés. Agnès Capri fut mortifiée de lire dans l’Humanité clandestine des appels à fraterniser avec les soldats allemands. Elle tenta de convaincre Sonia de s’exiler avec elle parce que les juifs étaient menacés. Mais celle-ci voulait rester.

À l’annonce de la promulgation du statut des juifs en octobre 1940, Sonia Mossé courut chez Nusch et Paul Éluard. Une fois de plus, elle refusa d’entendre les encouragements à prendre la fuite. Éluard lui suggéra de garder ses habitudes si elle voulait avoir plus de chances de passer inaperçue. Elle continua à fréquenter les cafés : Le Flore ou Chez Lipp à Saint-Germain-des-Prés, La Coupole à Montparnasse. Durant l’année 1941 les interdictions et les dénonciations de juifs se multiplièrent. Elle se sentait épiée et déménagea au 104 rue du Bac (VIIe arr.) dans un appartement donnant sur un jardin magnifique. Sa sœur Esther trouva refuge chez elle. Agnès Capri vint lui dire adieu. Elle partait pour l’Algérie et l’implora de quitter la France. Sonia resta sur sa position.


Active dans la haute couture parisienne, elle gagnait bien sa vie. Elle côtoyait Simone de Beauvoir et Michel Leiris au Flore. La nuit elle fréquentait Le Catalan, restaurant de Pablo Picasso prisé des intellectuels frondeurs. Elle apprit l’arrestation de plus de trois mille juifs étrangers en mai 1941 (la rafle "du billet vert"). Jean Paulhan ayant été arrêté, elle alla trouver Cocteau pour lui demander de l’aide. En vain. En juin, elle était invitée à manger chez Youki et Robert Desnos pour fêter l’entrée en guerre de l’URSS. Les Éluard étaient présents. Durant l’automne, elle demanda des comptes à André Derain qui avait accepté d’aller à Munich sur l’invitation de Goebbels.

À partir de 1942, les arrestations se mirent à pleuvoir. Malgré l’étau qui se resserrait autour d’elle, Sonia Mossé poussa le courage ou l’inconscience jusqu’à aller visiter l’exposition « Le Juif et la France » au Palais Berlitz. Elle en ressortit horrifiée par les discussions qu’elle avait entendues. Elle refusa d’aller se signaler comme juive aux autorités et de porter l’étoile jaune. Elle se rendit à une autre exposition aux Tuileries. Là un officier SS lui fit la cour lourdement. Alors que Cocteau regardait ailleurs, Derain la secourut.


Annonce de propagande de Vichy pour promouvoir l'exposition "Le Juif et la France",

12 septembre 1941


C’est vraisemblablement suite à une dénonciation que deux policiers de la brigade du commissaire Permilleux, responsable des Affaires juives et rattachée à la police judiciaire, vinrent l’arrêter le 11 février 1943. Ils n’avaient pas prévu de trouver sa sœur Esther avec elle. Selon Gérard Guégan, les policiers avaient été informés de l’homosexualité de Sonia. Le 12 février, les deux sœurs furent envoyées au camp de Drancy parmi une trentaine de personnes. Le 8 mars - cruel symbole - des auxiliaires de la police allemande vidèrent son appartement. Elles furent internées au camp de Beaune-la-Rolande (Loiret). Sonia envoya à Paul Éluard deux poèmes d’une détenue, la comtesse de Castéja. Il en aurait publié un dans son livre L’Honneur des poètes. Le 23 mars, elles étaient de nouveau à Drancy. Deux jours plus tard, elles partaient vers l’est, à bord du convoi 53 qui transportait mille huit déportés, dont cent huit enfants. Le 28 mars, elles arrivaient au camp de Sobibór, dans la Pologne actuelle.


Dans les mentions marginales de l’acte de naissance de Sonia Mossé on peut lire qu’elle est morte à Lublin-Majdaneck (Pologne) le 30 mars 1943. C’est probablement une erreur, car il n’y aurait pas eu de tri des déportés à Sobibór. On peut donc en déduire que Sonia Mossé et Esther Levine furent envoyées le jour de leur arrivée ou le lendemain - soit le 28 ou le 29 mars 1943 - à la chambre à gaz.

Mohamed Medienne écrivait en 2021 : « La photo du mannequin de Sonia Mossé constitue la seule trace qui reste de son œuvre. Tout ce qui lui a appartenu, documents d'identité, objets, souvenirs, a été perdu, volé, brûlé, jeté... Seules les photos de Man Ray et de quelques autres attestent de l'existence de cette jeune artiste assassinée. »


Plaque commémorative au 104 rue du Bac [blog Les Vrais voyageurs]

Le 20 septembre 2023, une plaque fut apposée à l’entrée du 104 rue du Bac (Paris, VIIe arr.) où avait vécu Sonia Mossé, en présence de Laurence Patrice, adjointe à la maire de Paris, et de Gérard Guégan.


Sources : Arch. Paris, XIVe arr., Naissances 1917, Acte n°7251, 14N 549. — SHD Caen, AC 21 P 518 679 (nc). — Arch. INA, "Le Juif et la France" au Palais Berlitz (propagande Vichy), 12 septembre 1941, Youtube 27 juillet 2017. —Gérard Guégan, Sonia Mossé, une reine sans couronne, Le Clos Jouve (Lyon), 2022. — « Un saggio di danze dell’Accademia Volinine », La Nuova Italia "L’Italie nouvelle", 1er juillet 1930. — Armory, « Au théâtre des Folies-Wagram : Les Cenci », Comoedia, 8 mai 1935. — Articles de Ce Soir : « Les interprètes de Numance de Cervantès », 16 avril 1937 ; « Au théâtre Antoine : Numance de Cervantès » par Pierre Abraham, 26 avril 1937 ; « "Les Trois Mousquetaires" chez Agnès Capri » par Pierre Barlatier, 13 décembre 1938 ; « Chez Agnès Capri » par Yves Bonnat, 2 janvier 1939. — Yves Bonnat, « Variétés », Beaux-Arts, 28 avril 1939. — « Agnès Capri, à la source du café-théâtre », Le Monde, 7 janvier 1990. — Zoé Le Ber, « Connaissez-vous Sonia Mossé ? », La Règle du Jeu, 28 janvier 2022 (en ligne). — « Man Ray, Dora Maar - Les plaisirs et la mort de Sonia Mossé et Nusch Éluard », blog de Mohamed Medienne, 6 janvier 2021. — Article sur Sonia Mossé, blog Les Vrais voyageurs, 21 septembre 2023. — Georges Sebbag, « Numance et la guerre d’espagne », blog Philosophie et surréalisme. — Site Généanet, arbre généalogique de Bourelly.


1ere version : 23 avril 2024.

2e version : 25 avril 2024.

3e version : 4 octobre 2024.

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Passionné d'histoire, j'ai collaboré pendant plusieurs années au Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier - mouvement social.

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