GUIGUE Véran, Marius
- Renaud Poulain-Argiolas
- 31 déc. 2023
- 16 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 3 jours
[Cette biographie s'inspire d'un texte originellement écrit par René Bianco. Je l'ai complété, en mettant en gras mes propres apports pour pouvoir les distinguer.]
Né le 26 novembre 1881 à Arles (Bouches-du-Rhône), mort le 1er mars 1972 à Port-de-Bouc (Bouches-du-Rhône) ; cultivateur, professeur à l’école Francisco Ferrer de Barcelone, riveur, camionneur, journalier à la SNCF puis employé municipal ; militant anarchiste illégaliste puis anarcho-syndicaliste ; secrétaire du syndicat CGT du chantier naval de Port-de-Bouc dans les années 1920 ; secrétaire du groupe anarchiste de Port-de-Bouc (1927) ; président du comité Sacco-Vanzetti ; président de la section de la Ligue des droits de l’Homme (1937) ; militant du Secours populaire français ; résistant du Parti communiste clandestin, du Front national de lutte pour la libération (FN) et des Francs-Tireurs et Partisans français (FTPF) ; interné.

Véran Guigue vit le jour rue de Trissemoutte à Arles, où étaient domiciliés ses parents. Ces derniers, Antoine Guigue, marin, et Élizabeth Jehan, sans profession et fille de cultivateur, étaient tous deux arlésiens. Sa mère accoucha six fois mais perdit deux de ses enfants encore bébés. Pierre était l’aîné de la fratrie. Après lui venaient Véran, né deux ans plus tard, Auguste, son cadet de cinq ans, et Élisa, qui avait encore deux ans de moins.
À dix ans Véran perdit son père. Sa mère se remaria cinq ans après avec un cultivateur de la commune. En 1902, il travaillait à son tour comme cultivateur. Ajourné du service militaire pour faiblesse cette année-là et la suivante, il fut finalement conscrit dans le 141e régiment d’infanterie de novembre 1904 à septembre 1905. Sa fiche de matricule le décrit ainsi : taille de 1,72 m, cheveux châtains, yeux marron, bouche et nez moyens, menton rond, visage ovale, sachant lire et écrire. Il reçut un certificat de bonne conduite.
Il épousa Agnès Bayol à Arles le 3 avril 1906. Ils auront ensemble quatre fils et deux filles : Marthe en 1906, Étienne dit Armand en 1908, César en 1910, Antonin en 1912, Élie en 1914 et Marie en 1917. Antonin et Élie moururent en bas âge. La famille déménagea à de nombreuses reprises jusqu’à la naissance de Marie. D’après les autorités militaires, Véran Guigue était domicilié en novembre 1910 sur le chemin du cimetière, à Arles, dans le quartier de Trinquetaille.
Anarchiste illégaliste à Arles
Au début des années 1910, il était actif dans le groupe anarchiste d’Arles dont étaient également membres les frères Joseph, Étienne et Vincent Gautier, les frères Charles et Marius Trévant, Paul Pradelle, Paul Gilles, Jules Cheylan, Ludovic Pradier, François Salvétat et Bonneton. Le groupe sera adhérent à la Fédération communiste anarchiste (FCA) en 1913. Dans cette période de sa vie, Véran Guigue pratiqua la reprise individuelle avec certains de ses compagnons, une stratégie anarchiste pour voler les classes possédantes qui elles-mêmes volaient les prolétaires. Il passait régulièrement devant les juges.
Le 11 novembre 1911, le tribunal correctionnel de Tarascon le condamnait à 300 F d’amende pour détention de poudre de fabrication frauduleuse. Le 19 avril 1912, c’est la cour d’appel d’Aix qui lui infligeait deux ans de réclusion pour complicité de vol par recel (pour un délit qui avait eu lieu l’année précédente). Il comparut à nouveau en correctionnelle à Tarascon, le 27 mai 1913, avec certains de ses compagnons anarchistes pour des vols commis dans les gares d’Arles, de Nîmes et d’Alès. Des perquisitions avaient entraîné l’arrestation de plusieurs membres du groupe arlésien et la découverte d’objets volés. Les militants étaient poursuivis pour recel de vols commis par des inconnus. Ils se montrèrent silencieux devant le tribunal. Leur butin, dont le montant était estimé à plus de 50 000 F, comprenait notamment des raisins, du café, du sucre, des vêtements, des étoffes, des chaussures et des bicyclettes. Guigue était inculpé de vol par recel.
Le Petit Marseillais fit un compte rendu de ce procès sulfureux dans son édition du 28 mai. Attendu que la majorité des dix accusés avait déjà été condamnée le 5 mars de l’année précédente à des peines allant de 2 à 3 ans de prison pour des vols de même type, seuls trois d’entre eux se présentaient libres devant une salle d’audience bien remplie : Paul Gilles, Louis Fieu et Léopold Gauzy. Mis à part ceux-là qui étaient défendus par le même avocat, Paul Pradelle, Marius Trévant, Jean Roosens, Charles Poirey, Charles Trévant, Bonneton et Véran Guigue avaient chacun son avocat. Guigue était défendu par Me Barthélémy. Un des inculpés manquait à l’appel : Étienne Monier dit Simentoff. Et pour cause : ce proche de Jules Bonnot, prétendument ancien meneur de la bande, avait été guillotiné trois mois plus tôt. Un incident se produisit après l’audition des témoins à charge.
Comme un avocat de la défense, Me Espitalier, avait négligé de demander aux témoins cités par la défense d’attendre dans une autre salle. Ils avaient donc assisté aux débats. Le président refusa de les entendre. Véran Guigue reconnut que trois paires de chaussettes suspectes qu’on avait trouvées dans ses affaires avaient été achetées à Gilles et Trévant. Ceux-ci nièrent. Ces déclarations importantes entraînèrent de nouvelles inculpations et attribuèrent de nouveaux délits aux accusés. Le Petit Provençal, qui couvrait lui aussi l'événement, ironisait : « Roosens jugea à propos de soulever une exception d’incompétence et demanda le renvoi de l’affaire devant la Cour d’assises. » Guigue écopa de 4 mois de prison pour complicité de vol, Jean Roosens de 3 ans, Gilles de 10 mois, Pradelle de 8 mois, les frères Trévant de 4 mois. Poirey (ou Poircy), Bonneton, Fieu et Gauzy furent acquittés.
Le 17 juillet 1913, un nouvel épisode judiciaire se tenait devant la 4e chambre de la cour d’appel des Bouches-du-Rhône d’Aix. Le jugement confirma les peines de Guigue, des frères Trévant et de Pradelle. Gilles ne prenait plus que 3 mois. La condamnation de Guigue se confondait avec la précédente. Six des accusés – Véran Guigue, Paul Gilles, Charles Poircy (ou Poirey), Jean Roosens, Louis Fieu et Léopold Gauzy allaient être présentés aux assises d’Aix pour vol qualifié le 9 décembre. Guigue Alors affirma ne plus se souvenir des premières déclarations qu’il avait faites à l’instruction à propos de ses complices. On les lui lut. Il les reconnut et les atténua quelque peu concernant certains de ses co-accusés. En dépit du dur réquisitoire de l’avocat général Arrighi, les six prévenus furent acquittés. Il en résulte que Véran Guigue avait retrouvé la liberté quand le décret de mobilisation générale fut signé le 1er août 1914.
Venu du 15e groupe spécial, il fut envoyé le 24 octobre 1914 au 61e régiment d’infanterie, qui occupait le secteur de Malancourt (Meuse) avant d’attaquer, le 29 octobre, la cote 281 au nord-ouest de Béthincourt. L’armée allemande reprit la position le lendemain. À partir du 9 novembre, Guigue était dans la 23e compagnie du 261e régiment d’infanterie. Celle-ci s’empara du secteur du Bois des Merliers et Rochant, à Boureilles, à une trentaine de kilomètres de Verdun. Durant huit mois, elle creusa des tranchées, bâtit des abris et traça des défilements. Le 20 décembre, Joffre ordonnait l’offensive générale. Le régiment opéra en Argonne – entre la Marne, les Ardennes et la Meuse – de juin à juillet 1915. Dans le secteur de La Harazée, les bombardements allemands étaient interminables. Le 13 juillet, la 23e compagnie perdit tous ses cadres et la moitié de ses hommes. La fiche de matricule de Véran Guigue stipule que du 27 août 1915 au 8 juin 1916 il n’était plus aux armées, mais à « l’intérieur » avec la mention « malade ». Du 9 juin 1916 au 12 février 1919, il était détaché à la Société des Chantiers de Provence, basée à Marseille, après quoi on le mit en congès illimité. Son frère aîné Pierre, mobilisé lui aussi, avait été tué à l’ennemi en Flandre belge en novembre 1914. Il reçut la mention « Mort pour la France ».
Dans la première version de la notice biographique de Véran Guigue dans Le Maitron en ligne, René Bianco écrivait qu’il avait été insoumis pendant la Première guerre mondiale, condamné par un conseil de guerre et incarcéré au fort d’Albertville (Savoie). Ces événements auraient pu avoir lieu durant sa période de détachement à la Société des Chantiers de Provence. Le biographe ajoutait que le militant avait appartenu au même groupe d’insoumis que fréquentait Gaston Leval à Barcelone. Professeur à l’École Francisco Ferrer (de Barcelone ?), Guigue collabora à la presse anarchiste espagnole, notamment à Soli (Solidaridad obrera), revue dans laquelle il publia quelques nouvelles.
Anarcho-syndicaliste à Port-de-Bouc
Affecté en 1918 aux Chantiers et Ateliers de Provence (CAP) de Port-de-Bouc, Véran Guigue était deux ans plus tard secrétaire du syndicat CGT du chantier naval. La majeure partie de ses camarades étaient anarchistes comme lui. D’ailleurs l’entrée de leur local était surmontée de la devise « Ni Dieu ni Maître ». En septembre 1921, Guigue versait 5 F à une souscription « Pour le Peuple Russe » menée par le journal Le Libertaire. Un « Groupe intersyndical et d’études sociales » avait de son côté récolté 152 F parmi les ouvriers des CAP. Entre autres participants à la collecte on trouvait les frères José, Arturo et Bautista Rams ou encore Lazare Toche.
En décembre 1921, la CGT scissionna sur la question de l’adhésion à l’Internationale syndicale rouge (ISR), proche de l’Internationale communiste. La CGTU (Confédération nationale du travail unitaire), minoritaire, rassembla d’abord les révolutionnaires inspirés par l’exemple de la Révolution russe. Il semble que Véran Guigue n’avait pas encore maille à partir avec les communistes. Au début des années 1920, il était actif dans le groupe anarchiste de Port-de-Bouc, collaborait au Libertaire et souscrivait à Terre libre (Marseille, 1922) l’organe de la Fédération anarchiste du sud animée notamment par Félix Denègri et André Viaud. Il était domicilié au n°33 rue Marceau à Port-de-Bouc.

Le 20 juillet 1923, il donnait un coup de pouce à un compagnon italien de Port-de-Bouc, « très bon mécanicien-électricien » pour l’annonce qu’il passait dans Le Libertaire. Bruno Barrucca, « mis à l’index par tous les patrons de la localité pour propagande » demandait « si un copain de Paris, Lyon ou tout autre endroit, ne pourrait pas lui procurer de l’ouvrage. » Deux adresses étaient jointes : celle de Barruca, rue des chantiers, et celle de Guigue, rue Marceau. La fiche signalétique de Guigue mentionne qu’en 1924 il était riveur à la Société marseillaise de réparation de bateaux. S’agit-il d’une confusion avec les Chantiers et Ateliers de Provence ou travaillait-il alors pour un sous-traitant ? Son fils Armand confiera quelques décennies après sur son père qu’il « avait besoin de bouger », ce qui l’incitait à régulièrement quitter le chantier naval pour y revenir par la suite.
Le 6 mai 1927, Guigue partagea un compte rendu du 1er mai port-de-boucain dans Le Libertaire. Le "Groupe international d’études sociales" de Port-de-Bouc [est-ce le même groupe qu’en 1921, qui n’était plus « intersyndical » mais « international » ?] avait initié la formation d’un comité d’entraide qui rassemblait les organisations ouvrières locales : le syndicat autonome des constructions navales et le syndicat unitaire des dockers et charbonniers. Lors d’un meeting en plein air, différents orateurs s’étaient exprimés devant une foule nombreuse. Ils avaient abordé les thèmes de la journée de huit heures, de l’éventualité de la guerre, de la loi Boncour – qui envisageait en cas de guerre la mobilisation « de tous les Français sans distinction d'âge et de sexe » –, du fascisme et de la solidarité avec Sacco et Vanzetti, Francisco Ascaso, Buenaventura Durruti, Gregorio Jover et tous les prisonniers politiques. Au terme de la rencontre, une collecte en faveur des emprisonnés permit de transmettre 68 F au Secours rouge, versés à Noël Ciavaldini, délégué de la 8e Union régionale unitaire, et 67 F 15, envoyés par Guigue à Denant (ou Donant), trésorier du comité d’entraide.
À partir de juin 1927, le temps de la cohabitation constructive avec les communistes paraît révolu à ses yeux. Si l’on se fie à ses articles qui rapportent les événements politiques locaux, on remarque que le ton devient aigre et que allusions aux coups bas à son encontre se multiplient. Le 1er juillet 1927, il dénonçait le « sabotage » par les communistes d’un meeting de soutien à Sacco et Vanzetti, organisé le 19 juin par le « Groupe d’études sociales » avec le concours de Jean Marestan, venu intervenir à Port-de-Bouc devant un auditoire respectable. Un jeune « bolcheviste » aurait pris la parole et dévoyé le mot d’ordre du rassemblement en s’attaquant au gouvernement français, qui réprimait les communistes, et en faisant l’apologie du gouvernement soviétique. L’intervention aurait provoqué une polémique qui chassa de tous les esprits la menace de mort qui pesait sur les deux anarchistes italiens.
En juillet 1927, le "Groupe d’études sociales" relatait dans le journal anarchiste la venue d’orateurs socialistes dans la commune pour une « réunion politique, publique et contradictoire ». Il était question de Véran Guigue qui s’y était rendu pour apporter une contradiction libertaire. Mais des communistes du syndicat CGTU des dockers seraient venus en nombre dans l’idée de saboter l’événement. D’abord ils auraient exigé qu’on « ne fit pas de politique » alors que des politiciens professionnels étaient venus parler. Ensuite ils auraient monopolisé la parole, imposé des assesseurs de leur tendance et vociféré sans retenue. D’après l’article, trois ou quatre des contradicteurs étaient ivres. Le "président" du syndicat CGTU (qui n’est pas nommé) aurait accusé Guigue d’être un « agent provocateur à la solde des patrons » parce qu’il avait encouragé à ses camarades du « Syndicat autonome des Chantiers de Provence » à conserver leur autonomie syndicale, avant d’être finalement absorbés par la CGTU.
Le "compère" du président du syndicat CGTU des dockers, « le Corse Ponaci » (?) aurait demandé – par « habitude de la dictature », raille l’auteur – qu’on chassât Guigue de la salle, ce qui ne fut pas fait. Il convient de s’arrêter un instant sur ce qui peut sous-tendre l’animosité réciproque entre Guigue et la CGTU. En novembre 1926 avait été créée une scission de la CGTU : la CGT-SR (syndicaliste révolutionnaire), minoritaire, qui rassemblait des éléments libertaires désireux de revenir à l’esprit de la Charte d’Amiens, du temps où les communistes n’avaient pas la mainmise sur le syndicalisme révolutionnaire. Derrière le reproche fait à Guigue d’avoir incité ses camarades à l’autonomie syndicale, il faut peut-être comprendre qu’il aurait tenté de les convaincre de rejoindre la CGT-SR sans y parvenir. Ce dont les dockers communistes de la CGTU lui auraient gardé rancune.
Une phrase du papier de juillet 1927 dans Le Libertaire pourrait concentrer l'essentiel de ce qui a changé dans les rapports entre anarchistes et communistes à Port-de-Bouc par rapport au début des années 1920 – la volonté communiste de bâtir une hégémonie sur le mouvement ouvrier, les désaccords sur les modalités de la contestation politique, leurs rapports opposés à l'idée de hiérarchie et l’évolution numérique devenue favorable aux communistes : « Nous nous étions munis de solide argumentation, mais l’obstruction, aussi bête que sauvage, des moutons communistes, privait l’assemblée du choc des idées différentes et du beau spectacle d’une contradiction sérieuse et féconde. » C’est donc en toute logique que l’article s’achevait par une charge contre les dirigeants communistes locaux et leur façon de s’opposer à Marcel Gaussorgues, le maire socialiste de Port-de-Bouc : « Mais ce n’est pas avec ces malheureux que nous voudrions discuter la « beauté » de leur communisme, sinon avec leurs maîtres de Marseille, ceux-là même qui, depuis Matton, qui affirmait en pleine réunion, que la confédération dernièrement fondée à Paris, était composée de 200 membres [la CGT-SR ?], jusqu’à Chiavaldini [il s’agit de Noël Ciavaldini], qui leur répète jusqu’à la satiété, la rengaine des "pissotières" et des cabinets et du "sinistre" Gaussorgues. »
En septembre 1927, nouvel épisode de tensions avec les communistes de Port-de-Bouc. Véran Guigue travaillait comme camionneur. Un article paru dans l’Humanité le 8 septembre et signé par "Un groupe de dockers" le visait nommément, quoiqu’en déformant son patronyme en "Gnigrie". L’attaque, intitulée "Le geste honteux du président d’un Comité Sacco et Vanzetti", rappelait que la CGTU et le PCF avaient appelé au boycott des bateaux américains pour protester contre l’exécution des deux anarchistes italiens. Guigue, président du Comité Sacco-Vanzetti et secrétaire du groupe anarchiste de Port-de-Bouc, était accusé d’avoir transporté des vivres et du linge au bateau états-unien Liberty Bill que les dockers avaient refusé de décharger.
L’intéressé leur répondit dans Le Libertaire du 30 septembre dans "Une réponse à une saleté". Il reconnaissait une partie de ce qu’on lui reprochait. Il avait effectivement transporté du linge, mais pas de vivres. Par contre, il disait avoir été trompé dans la mesure où il ignorait la destination du voyage de linge à réaliser. Après coup, il avait exprimé son indignation auprès de Mme Mazet, qui lui avait commandé ce travail. Les chefs du syndicat des dockers connaissant la cliente, il leur aurait été facile, à son avis, de vérifier l’information sans crier trop vite au scandale. Cela dit, il devinait que l’intention des communistes était de le discréditer aux yeux des travailleurs de Port-de-Bouc. Et à son tour il pointait une incohérence chez ses détracteurs : le bateau était entré à Port-de-Bouc le 21 septembre, les dockers auraient débarqué 1100 tonnes de marchandises entre le 22 et le 25 avant d’arrêter le travail le 26. Par conséquent il jugeait la polémique autant malveillante qu'incongrue.
Quand la rupture fut consommée au sein de l’UACR (Union anarchiste communiste révolutionnaire) à la fin de l’année 1927 entre partisans de la Plateforme de Piotr Archinov et synthésistes autour de Sébastien Faure et Voline, Véran Guigne adhéra à l’Association des fédéralistes anarchistes (AFA) formée par les seconds. En 1928, il était le correspondant du groupe port-de-boucain de l’AFA. Il habitait toujours au 33 rue Marceau (une adresse qu’il conservera au moins jusqu’en 1931).
Dans les dix années qui suivent, le nom de Véran Gigue n’apparaît plus dans les journaux militants d’envergure nationale. En octobre 1937, il était président de la section de la Ligue des droits de l’Homme de Port-de-Bouc. Les Cahiers des droits de l’Homme donnaient son adresse : HBM (Habitation à bon marché) n°10. La section du Secours populaire de Port-de-Bouc l’élut comme délégué au congrès national de l’association qui devait se dérouler à Paris du 23 au 26 juin 1938. Au total, ils furent 28 délégués provençaux à prendre le chemin de la capitale le 22 juin.
Vers le Parti communiste clandestin
Dans la seconde moitié de l’année 1940, Véran Guigue était devenu journalier à la SNCF. Peut-être qu’il y était entré par l’entremise de son fils César qui était cheminot. Il racontera après la guerre qu’au mois de septembre son fils Armand lui avait proposé de rejoindre le Parti communiste clandestin et qu’il commença alors à distribuer des tracts du parti. Le gouvernement de Vichy multipliait les perquisitions chez les militants connus des autorités avant la guerre. Le 13 novembre 1940, à l’inititative du commissaire spécial Trouette, on trouva chez Guigue des brochures et des livres de littérature communiste. Il fut arrêté comme Armand, ainsi qu’Albert Boiteau – quoique ce dernier pour une raison différente. Le lendemain de son arrestation, on le transféra au Haut Fort Saint-Nicolas à Marseille. Placé en détention préventive à partir du 15 novembre, il y resta jusqu’au 29 mai 1941, « soit 6 mois et 15 jours » précise le registre d’écrou. Le 18 avril, il aurait dû bénéficier d’une ordonnance de mise en liberté provisoire, mais il est probable qu’elle fût ignorée. À la demande du préfet des Bouches-du-Rhône, on l’interna au camp de Saint-Paul-d’Eyjeaux (Haute-Vienne), après quoi on le renvoya le 25 juillet 1941 à la prison militaire de Marseille pour être jugé. Il écrira plus tard avoir participé à des groupes de résistance à la prison Saint-Pierre, à la prison Saint-Nicolas et au camp de Saint-Paul-d’Eyjeaux.
Le même jour, le tribunal militaire de la XVe région, qui siégeait dans le Bas Fort Saint-Nicolas, le déclara coupable de complicité de menées communistes commises par son fils Armand Guigue et le condamna à 18 mois d’emprisonnement et à 100 F d’amende. On lui reconnut des circonstances atténuantes. Le 1er aout on l’affectait à la prison civile Saint-Pierre de Marseille. Il fut libéré le 10 juillet 1942 parce que sa condamnation était terminée et qu’il était malade. En 1950, le préfet des Bouches-du-Rhône fera état d’un arrêté datant du 31 août 1942 qui aurait permis la libération et d’une amnistie « par application de l’ordonnance du 1er juillet 1943 ». Ces dernières dates n’apparaissent pas dans les récits de l’intéressé, ni dans ceux d’Armand Guigue ou d’Albert Boiteau. Aussi seraient-elles sujettes à caution.
Dans le courant de l’année 1942, Cyrille Blaya entra en contact avec Guigue pour le faire rejoindre le Front national (nom complet : Front national de lutte pour la libération et pour l’indépendance de la France). Il dira avoir distribué des tracts et pris part au groupe FTPF de Port-de-Bouc. En plus des noms déjà cités, il nommera également Albert Boiteau, Louis Vallauri et Paul Lombard (voir Paul-Baptistin Lombard) au nombre de ceux qu’il fréquenta dans la clandestinité.
Véran Guigue fut homologué FFI pour le rôle qu’il avait joué dans le Front national. On lui refusa néanmoins le statut Résistance intérieure française. En janvier 1948, il fit une demande de reconnaissance en tant qu’interné. Il était employé communal à Port-de-Bouc par la municipalité de René Rieubon et à présent domicilié au HBM n°6. Dans sa situation militaire, il renseignait : "soldat 2e classe" et "armurier FFI". Le 10 juin 1952, le ministère des Anciens combattants l’homologuait Interné politique (carte n°1.313.00467).

Les sources relatives à ses engagements se tarissent après la Seconde guerre mondiale. Il mourut le 1er mars 1972 à Port-de-Bouc. La ville de Port-de-Bouc lui rendit hommage en donnant son nom au foyer des personnes âgées. Le lieu fut inauguré le 1er mai 1973, après le traditionnel défilé pour la journée internationale de lutte pour les droits des travailleurs.
Ses enfants – Marthe, Armand, César et Marie Guigue – militèrent toutes et tous au PCF.
Armand Guigue fut secrétaire de l’Union locale CGT de Port-de-Bouc et résistant au sein des FTPF et du Front national. Il siégea pendant vingt ans au conseil municipal.
César Guigue fut homologué Résistance intérieure française au titre de son appartenance au mouvement Front national.
Marie Guigue était secrétaire de l’UFF (Union des femmes françaises) de Port-de-Bouc dans les années 1950.
Œuvre : Des nouvelles dans Solidaridad obrera ; de nombreux articles dans Le Libertaire.
Sources : Arch. Dép. Bouches-du-Rhône, M 6/10812 ; État signalétique et militaire, Classe 1901, matricule 452, 1 R 1196. — Arch. Nat. F7/13053. — SHD, Caen AC 21 P 621 487 ; Vincennes GR 16 P 277 243. — Les Cahiers des droits de l’Homme, 1er octobre 1937 (Retronews). — L’Humanité, 8 septembre 1927 (BNF-Gallica). — Articles dans Le Libertaire : « Pour le Peuple Russe », 16 septembre 1921 ; 20 juillet 1923 ; 6 mai 1927 ; année 1927 (« Les communistes sabotent un meeting en faveur de Sacco et Vanzetti », 1er juillet 1927 ; « Port-de-Bouc : Les "chambardeurs" par ordre », 22 juillet 1927 ; 31 août 1927 ; « Une réponse à une saleté »), 30 septembre 1927 (BNF-Gallica et Retronews). — Articles dans Le Petit Marseillais : « Les dévaliseurs de train devant le tribunal de Tarascon », 28 mai 1913 ; 19 juillet 1913 ; « Cour d’Assises des Bouches-du-Rhône : les vols à la gare d’Arles », 10 décembre 1913 (Retronews). — Articles dans Le Petit Provençal : « Cour d’Assises des Bouches-du-Rhône : Où l’on parle encore des bandits tragiques », 10 décembre 1913 ; 19 juin 1938 (Retronews). — Terre libre, année 1922 et Le Trait d’Union libertaire, n°1, 1er janvier 1928 (cités dans sa notice dans le Dictionnaire international des militant-e-s anarchistes) ; n°3, 15 mars 1928. — Jean Domenichino, Une ville en chantiers : La reconstruction navale à Port-de-Bouc, 1900-1966, Edisud, 1989 (pp. 141 et 144). — Roland Joly, Antoine ou La passion d'une vie : Une histoire de Port-de-Bouc, ville mosaïque, auto-édition, 2005 (p. 173). — Joseph Brando, « Notes d'histoire vécue à Port-de-Bouc durant l'occupation allemande de 1940 à 1945 » (non publié, sans date). — Propos recueillis auprès de Fernande Ruiz. — Site Horizon 14-18, Historique du 61e RI. — Site Tableau d’honneur, Historique du 261e régiment d’infanterie. — Notes de Rolf Dupuy.
1ere version de René Bianco dans Le Maitron : 22 novembre 2020.
2e version complétée par moi dans Le Maitron : 14 juillet 2021.
3e version : 21 juin 2025.
4e version : 30 décembre 2025.
5e version : 2 juillet 2026.




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