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BRITANNICUS Alexandre

  • Renaud Poulain-Argiolas
  • 7 août
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 6 jours

[Cette biographie s'inspire d'un texte originellement écrit par Rolf Dupuy. Je l'ai complété, en mettant en gras mes propres apports pour pouvoir les distinguer.]


Né le 17 mars 1889 à Lambézellec (aujourd’hui sur la commune de Brest, Finistère), suicidé ou tué par la gendarmerie le 31 janvier 1912 à Étampes (Seine-et-Oise, Essonne) ; chaudronnier ; militant anarchiste illégaliste à Brest et à Charleroi (Belgique).


Alexandre Britannicus dans Le Petit Parisien, 3 août 1912 (BNF-Gallica)
Alexandre Britannicus dans Le Petit Parisien, 3 août 1912 (BNF-Gallica)

Le patronyme Britannicus apparut avec le grand-père paternel d’Alexandre, enfant trouvé en 1814 dans le Tour d'abandon de l'hospice civil de Brest. Cela pourrait être l’œuvre d’un agent de l’état civil féru du théâtre de Racine. Car dans le registre des naissances, sur la page qui faisait face à l’acte de naissance de Jean François Britannicus, on trouvait une Jeanne Andromaque, du nom d’une autre héroïne de tragédie de Racine. La vie d’Alexandre Britannicus se fera sous le signe de la tragédie. 

Ses parents étaient Pierre Britannicus, natif de Lambézellec, premier maître charpentier calfat, et Marie Raguénès, originaire de Guilers, sans profession, qui accoucha de huit enfants. Né au 38 rue de Brest à Lambézellec, Alexandre était le quatrième de sa fratrie. Il fut orphelin de père à six ans. Son frère Jean, qui était second maître mécanicien de la flotte à Brest, devint son tuteur. En mai 1902, ils étaient domiciliés au 147 rue de Paris.


Britannicus était chaudronnier en 1907. Sa fiche de matricule militaire le décrit de la sorte : cheveux châtains, yeux gris, front haut, bouche et nez moyens, menton rond et visage ovale. Il mesurait 1,65 m, savait lire, écrire et compter. Résidant à Brest au 15 rue Navarin, il fut membre de l’Amicale athlétique brestoise avant de s’engager, le 2 décembre 1908, dans l’infanterie coloniale pour cinq ans. Il fut d’abord membre du 6e régiment basé dans la commune, puis partit pour les colonies et passa en janvier 1910, par mesure disciplinaire, au 7e régiment en garnison à Rochefort (Charente-Maritime). Il déserta le 20 juin. À cette période, il était lié aux milieux anarchistes individualistes et illégalistes de Brest.


En octobre 1910, Britannicus était en Belgique où il avait été arrêté à la Maison du peuple de Mont-sur-Marchienne (actuellement situé sur la commune de Charleroi) et avait été inculpé de « vagabondage » avec Octave Garnier et Édouard Carouy. C’est dans ce pays qu’il aurait fait la connaissance de Joseph Renard. Dans une autre version, Renard racontera qu’ils s’étaient rencontrés en janvier 1911 dans un bar parisien. D’après Le Petit Parisien, Britannicus et d’autres anarchistes – dont Renard, Alexandre Lebourg, Garnier et Carouy – furent expulsés de Belgique début 1911 après un cambriolage commis à Charleroi. La même année, le nom de Britannicus apparaissait dans les petites annonces de L’Anarchie. Au mois de juillet, un Brestois qui le connaissait le croisa à Reims et supposa qu’il menait une vie plutôt vagabonde.


Comme ils étaient sans le sou, Britannicus aurait parlé à Joseph Renard d’un coup à faire à Orléans, où il avait travaillé. Le 31 janvier 1912, ils étaient pris en flagrant délit en train de fracturer la porte de l’économat de la gare des Aubrais à Orléans. Les deux hommes ouvraient le feu et blessaient deux employés avant de sauter dans un train en direction de Paris. Descendus à Angerville, ils étaient pris en chasse et échangeaient des coups de feu avec les gendarmes. Ils abattirent le brigadier Dormoy. Britannicus trouva la mort à Étampes, près du Pont de Pierre, dans la prairie du Petit Saint-Mars. À partir de là, différentes versions coexistent ou se succèdent. Dans un premier temps, il semble que la presse nationale affirmât plutôt que Britannicus – dont la véritable identité n’était pas encore connue – fut abattu par le gendarme Paul Giraud, tandis que Joseph Renard était arrêté à la gare d’Étréchy.


Le Petit Parisien, 8 février 1912 (BNF-Gallica)
Le Petit Parisien, 8 février 1912 (BNF-Gallica)

Le Petit Parisien, relayant l’enquête de la sûreté, rapporta que Britannicus s’était suicidé pendant la fusillade. On trouva sur lui des papiers au nom de l’anarchiste Alexandre Lebourg, recherché pour avoir déserté le 94e régiment d’infanterie. Une autre version mentionnait une clef, retrouvée sur Britannicus, que le propriétaire de l’hôtel des Deux Hémisphères, sis 75 rue des Martyrs à Paris, reconnut pour être celle d’une chambre louée à « Alexandre Leroy », pseudonyme de Lebourg. Un commissaire de la sûreté parisienne releva que le cadavre avait sur le bras un tatouage identique à celui que portait Lebourg. De leur côté, les proches du chaudronnier breton n’étaient pas unanimes pour l’identifier d’après les photographies. Bien qu’il mesurât 13 cm de moins que Lebourg, il fut enterré sous cette identité au cimetière Notre-Dame d’Étampes.


Lors de l'exhumation du corps. Le Petit Parisien, 10 février 1912 (BNF-Gallica)
Lors de l'exhumation du corps. Le Petit Parisien, 10 février 1912 (BNF-Gallica)

Pourtant Alexandre Lebourg, qui était réfugié en Belgique, était connu de la police bruxelloise, qui nia fermement que ce pût être sa dépouille et mit la sûreté française sur la piste de Britannicus. Le juge d’instruction Germain ordonna l’exhumation du corps. Le 9 février, son frère aîné Jean Britannicus vint l’identifier. Les magistrats avaient fait entourer la tombe avec des toiles pour en masquer la vue. Le 13 février, Joseph Renard, interrogé par Germain, reconnut que son complice était Britannicus à qui il attribuait le meurtre du brigadier Dormoy – ce que le juge ne crut pas. Plus tard, il avoua que c’était bien lui qui avait tiré, quoiqu’en courant et avec l’intention de faire fuir les gendarmes. Il regrettait d’avoir tué un homme. Renard sera condamné à mort et exécuté à Versailles le 1er février 1913. De l’avis du ministère public, les deux libertaires – qui connaissaient Octave Garnier – étaient liés à la « bande à Bonnot », que la presse et la police semblaient voir à l’oeuvre derrière toute violence armée exercée par des anarchistes dans le pays.


En avril 1912, Le Journal publia des déclarations d’Alexandre Lebourg : il confirmait l’erreur d’identification du « suicidé ». Britannicus se serait fait appeler tantôt « Alexandre Le Brestois » tantôt « Alexandre Le Roy ». Le corps portant les initiales « A.L. » tatouées sur le bras, il avait été tentant d’y reconnaître Lebourg. Il rappelait que Jean Britannicus n’avait pas formellement reconnu son frère, parce qu’Alexandre avait une longue cicatrice sur la jambe droite que le cadavre n’avait pas. Lebourg prétendait que Britannicus était vivant et parti à l’étranger. Bien qu’il refusât de donner le nom du mort d’Étampes, il confia qu’il était du Jura. En août 1912, Le Petit Parisien se faisait à nouveau l’écho de l’enquête. Lebourg racontait avoir rencontré Britannicus « le 20 février, après l’affaire, sur la place de la Nation » avant son départ pour les USA pour échapper à la police : « Britannicus, comme moi, connaît l’homme qui s’est suicidé à Angerville. C’est un nommé Jules Duboux, âgé de 23 ans, qui fit de l’action directe lors de la dernière grève des postes. Il sabota des fils télégraphiques à Longwy, se fit pincer et condamner à un an de prison. »


Le 10 novembre 1912, Le Petit Parisien, dans son compte-rendu du jugement de Joseph Renard devant les Assises de Seine-et-Oise (Versailles), donnait une version radicalement opposée à ce qu’il avait établi plus tôt. Là, il n’était plus question de suicide : c’était le gendarme Giraud (orthographié Girault) qui avait tué « le redoutable Britannicus » d’un coup de revolver en pleine tête, après qu’il eût crié « Vive l’anarchie ! »

L’incertitude entretenue par la presse autour du sort de Britannicus – abattu, suicidé ou réfugié en Amérique – tendait à bâtir une sorte de légende autour de lui.


Sources : Arch. mun. Brest, État civil de Lambézellec, Naissances 1889, Acte n°136, 1E/L97. — Arch. Dép. Finistère, Registres militaires, Classe 1909, matricule 1282, 1 R 1410. — Arch. préf. police Paris, dossier Bonnot, E141, E142. — Gil Blas, 28 mars 1912. — Le Journal, 9 avril 1912. — Le Matin, 8 février 1912. L’Ouest-Éclair, 9 février 1912. Le Petit journal, 18 octobre 1912 ; 9 novembre 1912 ; 10 novembre 1912. — Le Petit Parisien, 3 février 1912 ; 8 février 1912 ; 9 février 1912 ; 10 février 1912 ; 1er mars 1912 ; 3 août 1912 ; 10 novembre 1912 (BNF-Gallica). — Notes d’Éric Couleau (février 2023). — Site Généanet, Arbre généalogique réalisé par Renaud Poulain-Argiolas. 


Iconographie : Le Petit Parisien, 8 février 1912 ; 10 février 1912 ; 3 août 1912 (BNF-Gallica). 


1ere version dans le DIMA par Rolf Dupuy : 9 décembre 2011.

2e version par moi : 21 août 2026.

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Passionné d'histoire, j'ai collaboré pendant plusieurs années au Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier - mouvement social.

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